Politique

Dans les coulisses de la suspension de la réforme des retraites à l’Assemblée – REPORTAGE

POLITIQUE – Le chaudron de l’Assemblée est bouillant. Chaque banc est plein à craquer. Les députés sont venus en nombre, ce mercredi 12 novembre, voter la suspension de la réforme des retraites, exigée par les socialistes en échange d’une non-censure du gouvernement. Le texte porté à l’époque par Élisabeth Borne, qui reportait l’âge légal de départ de 62 à 64 ans, est honni par la gauche. C’est pourtant elle qui est apparue la plus divisée dans l’hémicycle.

Tout l’après-midi, un débat s’est installé sur le bon mot à utiliser. Faut-il parler de suspension, comme continuent de le faire les socialistes et le bloc central, ou de décalage, comme Emmanuel Macron et la France insoumise ? « On a essayé de nous tromper. La lettre rectificative est très claire : c’est un décalage de trois mois et rien d’autre. Il y a une entourloupe », a déclaré le président du groupe communiste Stéphane Peu, pour qui il est impossible de voter une suspension qui serait « payée par les assurés sociaux ». Sous les applaudissements des élus LFI. Les socialistes martèlent, eux, qu’elle profiterait à 3,5 millions de personnes, autorisées à partir plus tôt à la retraite.

« Une vraie suspension prévoirait la non-application de la réforme pour toutes les générations à venir », poursuit Stéphane Peu. À quelques rangées de là, les socialistes grincent des dents. Jérôme Guedj hoche de la tête, comme pour affirmer son opposition aux propos du communiste. « C’est une abrogation ça Stéphane, pas une suspension », rétorque-t-il.

Dans une ambiance très sonore, où les cris, les interpellations, les huées et les applaudissements ont globalement fusé, le débat a beaucoup tourné à l’affrontement entre le Parti socialiste et La France insoumise, rejointe par les communistes. « Je le dis aux camarades. On ne peut pas se contenter de cette soi-disant suspension, a exprimé le député PCF Nicolas Sansu. On fait plaisir à quelques personnes pour une mesure payée par tous les autres, retraités compris ». Quand Jérôme Guedj parle de « suspension » au micro, il est repris par les insoumis. « Décalage ! », répliquent-ils bruyamment.

Le socialiste, qui avait refusé l’étiquette du NFP aux dernières législatives, a ciblé à plusieurs reprises les députés du groupe présidé par Mathilde Panot. « Je suis abasourdi par les circonvolutions de certains qui, à gauche, trouvent toutes les bonnes raisons de ne pas voter une avancée sociale, a expliqué Jérôme Guedj. Jamais je n’aurais pensé voir quelqu’un de gauche refuser une avancée sociale que les syndicats eux-mêmes nous invitent à faire ». Il est applaudi par les bancs macronistes, de Renaissance à Horizons, mais hué par les insoumis qui le balayent d’un revers de la main.

Ruffin en grand réconciliateur ?

Même quand François Ruffin essaye de réconcilier tout le monde en appelant ses « camarades communistes, insoumis, écologistes et socialistes » à se retrousser les manches pour gagner en 2027, et donc abroger à ce moment-là la réforme des retraites, le Picard ne recueille que de timides applaudissements. Les ministres ont, eux, semblé se réjouir de ce déchirement de la gauche en affichant malicieusement un sourire lors de plusieurs prises de parole des ex-camarades.

Rare moment d’unité (ou presque) quand le député d’extrême droite Gérault Verny (UDR) a profité d’un rappel au règlement pour demander à Sandrine Rousseau « d’arrêter de hurler » dans son micro. Tollé général. « C’est inacceptable. Je ne tolérerai aucune attaque sexiste dans cet hémicycle », l’a aussitôt recadré la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, avant de faire passer un mot de soutien à la députée écologiste par le biais d’un huissier. Les deux femmes se sont échangé un coup d’œil complice à ce moment-là. Et la gauche, dans son ensemble, s’est levée pour applaudir Sandrine Rousseau.

Les débats, à couteaux tirés, ont tout de même réservé des moments plus légers. Ainsi, lorsqu’il tente de prendre la parole, le député Horizons Sylvain Berrios fait face à un micro qui ne marche pas. « C’est une censure ! », s’écrie-t-il. « Ce n’est pas vraiment le genre de la maison », lui répond Yaël Braun-Pivet depuis le perchoir. « Il a raison ! Censure du gouvernement », embraye le député LFI Antoine Léaument, sourire aux lèvres. Un ajustement de la régie, et le problème est réglé.

Marine Le Pen très expressive

Peu après, le député Renaissance Karl Olive défend un amendement qui s’oppose à la suspension de la réforme des retraites. Il prend la parole de longues minutes, expose sa position et finit par lâcher : « Pour toutes ces raisons, je ne prendrai pas part au vote ». Rires sur tous les bancs. « Oh le sketch », entend-on en tribune presse. « Tout ça pour ça ? », se marre une journaliste. De fait, il n’est pas d’usage pour un député de demander la parole pour exprimer une position personnelle. Cela prendrait, sinon, beaucoup trop de temps. En l’occurrence, le président du groupe Gabriel Attal avait quelques minutes plus tôt exposé sa position et celles de ses députés… L’abstention.

En face, Marine Le Pen semble très expressive. La présidente du groupe RN se dodeline sur son siège, fait des moues réprobatrices quand les discours ne lui plaisent pas, fait de grands gestes, se passe la main dans les cheveux… « Le RN et LFI ont fait voter 34 milliards d’euros de dépenses supplémentaires depuis le début des discussions sur le budget », attaque à un moment une députée LR. Soufflant d’exaspération, Marine Le Pen fait alors un moulin avec ses mains, comme pour mimer un disque rayé.

Quand arrive le moment fatidique du vote, chaque député retourne assidûment à son siège. Léger flottement, suivi d’un court silence que rompt la présidente de l’Assemblée en affirmant que « le scrutin est ouvert ». 255 députés ont voté pour, 146 s’y sont opposés. La réforme des retraites est suspendue, les socialistes exultent. Ce sont les seuls à se lever pour applaudir.