Culture

Dans l’affaire Macklemore et Ed Sheeran, c’est bien plus qu’une série de concerts qui se joue

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L’un ne veut pas faire de ses concerts des « forums politiques ». L’autre se félicite d’y avoir amené « le débat sur la Palestine ». Depuis l’éviction ce lundi 14 septembre de Macklemore de la tournée d’Ed Sheeran après avoir de nouveau dénoncé un « génocide », la polémique ne faiblit pas, notamment dans le monde de la musique.

À l’image de Finneas (le frère de Billie Eilish), plusieurs des artistes censés assurer les autres premières parties ont décidé de faire scission : les Irlandais Aaron Rowe et Beoga, ainsi que le groupe danois Lukas Graham, ont annoncé chacun de leur côté annuler leur présence sur le Loop Tour, malgré la réponse de l’interprète de Shape of You.

Ce dernier assure ne pas « être complice » de ce choix. La décision d’exclure Macklemore serait celle du promoteur, sous la pression d’un autre homme d’affaires, Robert Kraft. Le propriétaire du Gillette Stadium de Boston a, en effet, expliqué dans un communiqué qu’il ne « fournirait pas de plateforme aux discours de haine ».

En cause, un récent appel du rappeur américain, qui déplore régulièrement la guerre menée par Israël à Gaza depuis l’attaque du Hamas en octobre 2023, à « libérer la Palestine », au début du mois au MetLife Stadium. Ce jour-là, il a aussi rappelé que la « critique d’Israël » ou de « l’apartheid » n’était « en aucun cas » une critique des Juifs.

Macklemore réagit

À l’instar de la chanteuse Pink, ses détracteurs lui reprochent surtout d’alimenter des clichés antisémites, comme en 2014, lorsqu’il avait endossé un costume avec un gros nez et une barbe sur scène. Un incident pour lequel il s’était publiquement excusé.

Ed Sheeran « m’a confié que les mots “Free Palestine” et le drapeau palestinien heurtaient la sensibilité de nombreuses personnes, a déclaré Macklemore ce 15 septembre. Je lui ai répondu que si ces mots étaient plus choquants que le massacre de dizaines de milliers d’enfants palestiniens par Israël, alors il y avait un décalage fondamental entre la position de ces personnes et la mienne. »

Il ajoute : « Prendre parti peut coûter cher. De l’argent, des accords avec des marques, des sponsors, des festivals, des relations. J’ai perdu toutes ces choses. Mais il n’y a pas de position neutre entre l’oppresseur et l’oppressé. » Un avis partagé par ceux qui ont rejoint volontairement son départ forcé. « Les artistes ne doivent pas être réduits au silence lorsqu’ils prennent la parole pour défendre les opprimés », a estimé Finneas sur Instagram.

« Gaza subit un génocide »

L’affaire ne se cantonne pas à une série de concerts annulés. Elle fait resurgir un débat récurrent, celui de l’engagement public des artistes. « Il y a les gens qui font ce qu’il faut faire, comme Macklemore, et les petits cons comme toi qui font ce qu’il ne faut pas faire », a déploré sur X l’ex-leader de Pink Floyd, Roger Waters, à l’égard d’Ed Sheeran.

Comme lui, une poignée d’artistes n’hésite pas à dénoncer la situation en Palestine. Dans le monde de la musique, c’est le cas du groupe de rap irlandais Kneecap, des Strokes à Coachella ou plus récemment des légendes du trip-hop Massive Attack, interpellées par les autorités de Singapour après avoir brandi un drapeau palestinien sur scène.

« Gaza subit un génocide. Ça, c’est un fait. On peut s’y opposer, on peut expliquer, se disputer, mais c’est comme ça. C’est un fait indiscutable, incontestable. Mon approche, mon pouvoir de parole, c’est vous (les journalistes ndlr). Je me sers de ce pouvoir de la meilleure façon possible », a pour sa part rappelé l’acteur Javier Bardem à Cannes, en mai.

Lui qui dénonce régulièrement les bombardements israéliens sur les populations civiles, tout en appelant à boycotter les institutions cinématographiques israéliennes, estime pour l’instant ne pas encore être boycotté à Hollywood, malgré ses prises de position. En revanche, ce n’est pas le cas de tout le monde.

Susan Sarandon, Mark Ruffalo, Bella Hadid…

Susan Sarandon, par exemple, dit avoir été licenciée de son agence « pour être sortie manifester », « pour avoir demandé un cessez-le-feu ». Aujourd’hui, elle ne peut tourner « dans aucun grand film, rien qui soit lié à Hollywood ».

Dernièrement, l’absence de Mark Ruffalo de la promo du dernier Spider-Man a suscité des interrogations. Lui s’est retrouvé au cœur d’une passe d’armes entre les grands studios sur fond d’accusations « affligeantes » d’antisémitisme, a-t-il dit, après avoir pointé du doigt les activités en Israël de la famille du PDG de Paramount.

Ailleurs aussi, la top model Bella Hadid s’est vue, elle, retirer certains contrats, comme une publicité pour Adidas en 2024. Cible de l’extrême droite israélienne, l’Américaine née d’un père originaire de Palestine et d’une mère des Pays-Bas est devenue l’une des rares voix engagées à s’élever dans l’industrie de la mode.

Est-ce par crainte de ces mêmes répercussions, par absence de conviction ou peut-être même par soutien que beaucoup d’autres artistes préfèrent se taire ? Dans son cas, Ed Sheeran revendique avoir ses « propres opinions sur ce conflit dévastateur » en privé, et veut se servir de sa notoriété pour « offrir un espace sûr ».

Ed Sheeran défend « la paix »

« Si nous nous contentons de crier le plus fort, rien ne changera jamais. Il existe différentes façons de militer pour le changement, défend l’Anglais, qui dit avoir le même objectif de “paix”. […] Je sais qui je suis, tant en tant que personne qu’en tant qu’artiste, et ceux qui connaissent mon cœur connaissent aussi mes valeurs. »

Dans le débat, plusieurs, avant lui, ont déjà brandi ce présumé devoir de neutralité. En février à la Berlinale, le cinéaste allemand Wim Wenders avait appelé à « rester en dehors de la politique » en réponse à une question sur le soutien de l’Allemagne à Israël malgré son offensive dans la bande de Gaza, qualifiée de génocide par une commission de l’ONU.

Ces propos ont été suivis de critiques, comme d’autres tenus par les stars hollywoodiennes Michelle Yeoh et Neil Patrick Harris, prônant elles aussi la neutralité, pendant ce même festival. La première pour ne pas avoir voulu répondre à une question sur la situation aux États-Unis, signe que le sujet ne se limite pas à Gaza. Le second, pour avoir affirmé vouloir « faire des choses apolitiques ».

À Cannes, Gilles Lellouche a pour sa part préféré ne pas répondre à un journaliste, qui lui demandait de façon orientée s’il fallait non seulement résister au Rassemblement national pour poursuivre l’esprit de Jean Moulin (qu’il incarne dans un biopic à venir), et considérer LFI comme le meilleur rempart contre l’extrême droite.

Une « injonction contradictoire », selon Pierre Niney

« On est pris dans une injonction contradictoire. On nous dit beaucoup : “vous êtes des relais d’opinion importants”. Donc on nous pose les questions, on nous pousse à nous exprimer, il faut le faire. Et de l’autre côté on a beaucoup de gens qui nous disent : “vous êtes déconnectés, ce n’est pas votre rôle de parler de ça” », a déploré Pierre Niney, en juin 2024.

L’interview de l’acteur français s’est tenue au micro de France Inter, à quelques jours de la sortie au cinéma du Comte de Monte-Cristo. Elle a surtout eu lieu dans le contexte inquiétant des élections législatives anticipées, qui risquaient de voir le parti de Marine Le Pen remporter la majorité à l’Assemblée nationale.

À cette époque, beaucoup dans l’opinion publique et sur les réseaux sociaux ont été surpris de voir peu d’artistes s’exprimer, ou le faire par le biais de formules molles et peu engageantes. Exemples : « oui, à la démocratie » et « non, aux extrêmes ».

À ce sujet, le chercheur en sciences de l’information et de la communication Jamil Jean-Marc Dakhlia nous disait : « Ce qui est en jeu, c’est leur popularité. Lorsqu’il y a une prise de parole, il ne faut pas cliver, de risque de perdre une partie des personnes qui achètent ce qu’on produit », ou d’être la cible d’une campagne de haine.

Deux ans plus tard, les choses n’ont pas l’air d’avoir beaucoup changé. La demande du public, si. En quelques jours, Macklemore est passé de 6,3 à près de 8 millions d’abonnés sur Instagram. De son côté, Ed Sheeran en a perdu 200 000.