Culture

Lire « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien ? La polémique sur l’IA attise la curiosité des lecteurs

Dans les allées des Fnac, C’était ça ou mourir figure toujours en tête de gondole, en haut des présentoirs d’entrée et des rayons de librairie. La polémique n’a pas encore bousculé, ce mercredi 23 septembre, la place du phénomène de la rentrée littéraire dans les étagères de l’enseigne, alors que son auteur Thélyson Orélien est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle (IA) dans l’écriture de son premier roman.

Celle-ci attire même les curieux. « J’ai appris la polémique hier par un article et j’en ai encore entendu parler à la radio ce matin, donc je suis venu voir », explique Bob, 59 ans, rencontré à la pause déjeuner dans le magasin de la Défense. « On s’attend à des questions des lecteurs », confirme une vendeuse.

À quelques pas, Olivia, francilienne, a déjà pris le parti d’acheter le roman, convaincue après « avoir lu de bonnes critiques ». « C’est un sujet qui me touche en tant qu’immigrée », ajoute-t-elle. En apprenant la polémique, la salariée en marketing a d’autant plus eu envie de le feuilleter. « Ça m’intéresse toujours de le lire, et je suis même encore plus curieuse », assure-t-elle.

« J’utilise beaucoup l’intelligence artificielle pour mon travail et à force de l’utiliser, ça devient fidèle à ma manière de penser, à ma façon de travailler. Est ce si grave que l’auteur ait utilisé l’IA ? », interroge-t-elle. « C’est un travail d’utiliser l’IA, ça demande de beaucoup converser avec l’outil, on retravaille toujours les résultats que l’on obtient », approuve Bob, qui partage son avis.

« Je ne vois pas le problème »

Les deux lecteurs « ne voient pas le problème d’une utilisation de l’IA » tant que le roman n’a pas été généré à 100 %. « Si l’auteur a vécu cette histoire, que sa patte est présente dans le livre et que l’IA a servi à structurer ou à trouver des idées », développe Olivia, qui a été sensible aux quelques lignes parcourues. « Mais il faudrait qu’il y ait une honnêteté sur cette utilisation », nuance-t-elle.

« Si cela concernait tous les livres de ce rayon, cela m’inquiéterait en termes de créativité », reconnaît également Bob. Pour savoir s’il l’achètera, le chef de projet en informatique compte se décider « sur l’histoire et le style d’écriture », même si celui-ci repose sur l’intelligence artificielle.

La curiosité pique aussi certains libraires. « J’aimerais le relire, même si je ne pense pas être capable de détecter un livre écrit avec l’IA », confie une vendeuse à la Fnac de Châtelet-Les Halles, au cœur de Paris. « J’ai été très surprise par la polémique, c’était pour moi un bon premier roman, original », ajoute-t-elle, citant les prix pour lesquels est en lice le roman, dont le Goncourt.

Celui-ci a déjà reçu le prix Fnac du meilleur roman, « élu par un jury de 400 lecteurs et de 400 libraires ». « Je suis étonnée par la temporalité, après le prix de la Fnac, et alors qu’il avait déjà été édité au Canada », signale la vendeuse.

« S’il y a un doute, je préfère ne pas le lire »

D’autres amateurs de livres se montrent plus frileux, comme Élise, 46 ans. « Tout dépend de s’il a été entièrement écrit par l’intelligence artificielle ou si celle-ci a seulement aidé l’auteur, et dans quelle mesure », estime la lectrice régulière, espérant « en savoir plus rapidement ». « Lire de l’IA, c’est non même par curiosité », glisse-t-elle.

« Comment peut-on vraiment savoir que c’est de l’IA ? Et comment un auteur peut-il s’en défendre ? », se demande Samuel, libraire indépendant, qui a été dévalisé avant la polémique. En passant des extraits du roman dans plusieurs détecteurs, l’AFP a par exemple obtenu des résultats différents. « On a recommandé le livre en début de semaine, on attend de savoir comment il va se vendre à présent », indique-t-il.

Peu importe l’issue du débat, Amina, 39 ans, a, elle, fait son choix. « Je l’ai feuilleté, l’histoire m’intéressait, mais s’il y a un doute, je préfère ne pas le lire ou lui donner sa chance qu’en version de poche », affirme la trentenaire, préférant rétribuer des auteurs vérifiés. « Je recherche davantage de la profondeur, de l’humain, ce qu’apporte un auteur plutôt que ce que veut me faire ressentir une IA », signale une autre lectrice.

Dans les rayons, plusieurs lecteurs s’interrogent aussi sur le fait que ce roman, sur le thème de l’exil, soit en particulier visé. « Depuis mon arrivée récente en France, je subis de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire. Je n’y prêtais aucune attention. Mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre », a mis en avant, dans sa défense, Thélyson Orélien.

Pour Bob, son achat pourrait même devenir une forme de soutien à l’auteur. « Je me demande si on ne l’a pas ciblé parce que Thélyson Orélien est un étranger, un homme noir haïtien », s’interroge-t-il. Le débat a au moins le mérite de susciter la discussion entre les allées des librairies. « On la redoute et, en même temps, elle peut susciter de la curiosité, voire une prise de conscience sur la place grandissante de l’IA dans la littérature », salue une libraire.