Culture

Avec son adaptation de « L’Étranger », Ozon explore ce que Camus n’a pas raconté

CINÉMA – L’échec commercial, critique et cuisant de la version de Luchino Visconti en 1967 le prédisait inadaptable au cinéma. Et pourtant. Ce mercredi 29 octobre, François Ozon réussit le tour de force de transposer sur nos écrans l’un des plus grands classiques de la littérature française : L’Étranger d’Albert Camus.

Son histoire n’a pas beaucoup changé. Nous sommes un matin à Alger en 1938, quand Meursault – un modeste employé français somme tout impassible – reçoit un télégramme. Sa mère, qu’il a placée en asile il y a de ça plusieurs années, vient de mourir. Vite, il lui faut se rendre sur place pour enterrer le corps.

La suite, on la connaît. Meursault fait ses adieux au corps de la défunte sans verser la moindre larme. Dès le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une ex-collègue croisée au bord de l’eau. À peine plus tard, il commet l’irréparable : il tue un Algérien d’une balle, puis tire quatre autres coups sans raison apparente.

Découvrez ci-dessous la bande-annonce :

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Pourquoi ? La lumière du soleil reflétée sur le canif de l’homme au sol l’a étourdi, dit-il. Surprenant. Peut-on vraiment croire les dires de celui qui, incapable de pleurer sa pauvre mère, a couru voir une comédie avec Fernandel après les funérailles ? Fidèle à l’esprit de ce monument de la littérature, le film ne perd rien de l’absurdité du monde qu’il raconte.

« J’ai tué un Arabe »

Mieux, il lui confère une lecture actuelle. Le twist ? Une phrase. Oubliez l’incipit : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier. » L’Étranger de François Ozon démarre par une autre citation. Laquelle ? « J’ai tué un Arabe. » Des mots initialement prononcés avec froideur par Meursault à ses codétenus dans la deuxième partie.

« C’était ma manière de donner ma vision de cette histoire, et une interprétation de ce classique », nous confie le réalisateur. Comme beaucoup de Français, François Ozon l’a découvert à l’adolescence. Un âge auquel il dit n’avoir peut-être pas compris sa dimension philosophique, qui « charrie toutes sortes de choses métaphysiques ».

Ni son contexte. « Quand il est paru en 1942, l’Algérie était encore un département français, rappelle-t-il. J’ai eu besoin de me documenter sur la période, de rencontrer des historiens pour mieux comprendre le livre. » Ses recherches l’ont éveillé. Sur la séparation de la société de l’époque, d’une part. L’invisibilisation et la subordination des Algériens, de l’autre.

Deux aspects racistes de la colonisation française présents indirectement dans le roman, que le cinéaste a choisi, ici, de relayer au premier plan. L’ajout d’une pancarte interdisant l’entrée d’un cinéma « aux indigènes » peut en témoigner. Une scène montrant un Algérien se faire jeter d’une terrasse de café réservée aux Français, aussi.

La rencontre de deux mondes

« C’était important, continue François Ozon, de montrer que le colonialisme par ses lois participe à cette absurdité du monde. Meursault n’est pas condamné pour avoir tué un Arabe, mais pour ne pas avoir été ému à l’enterrement de sa mère. »

Son procès est révélateur : il scelle la rencontre entre deux mondes qui vivent côte à côte, sans se voir ni se mélanger. Les colonisés, d’un côté. Les colons, de l’autre. Djemila, la sœur de la victime, exhorte Meursault « de rentrer chez lui ». Marie, sa fiancée, semble être un peu embêtée. Elle lui rétorque qu’« il est chez lui ».

Elle incarne « la culpabilité du colon », selon le metteur en scène. « Elle ne se repentit pas, mais elle a conscience » de son statut, auquel lui renvoie la première. Comme les autres personnages non-blancs, celle-ci n’a pas de prénom dans le livre. « Ça m’a choqué », concède François Ozon, pour qui le meurtre du héros n’est rien d’autre qu’un « crime colonial ».

Un récit « actualisé »

Doit-on voir dans sa réinterprétation du texte une volonté de rectifier le tir d’Albert Camus ? « Non, j’ai l’impression d’en être resté fidèle. Je l’ai simplement actualisé », nous répond-il. Avant d’ajouter : « Ce qui est génial avec les chefs-d’œuvre, c’est qu’on peut les lire avec des yeux différents à chaque époque. J’ai hâte de voir le livre tomber dans le domaine public pour faire naître plein d’autres visions. »

Plus de 80 ans nous séparent de la parution du roman. Entre-temps, la guerre d’Algérie est passée par là. Une page blanche de l’histoire nationale, dont la mémoire continue de gangrener les relations entre les deux pays des deux côtés de la Méditerranée. Si la France a tiré un trait sur son système colonial en 1962, la stigmatisation des étrangers perdure.

Le meurtre gratuit commis par Meursault « rappelle aujourd’hui », estime François Ozon. Les cas cette année d’Aboubakar Cissé, un musulman tué de 57 coups de couteau au printemps alors qu’il priait dans une mosquée, et d’Hichem Miraoui, un coiffeur tunisien abattu de cinq balles dans le Var, le préfigurent. « On voit avoir lieu des crimes absurdes, perpétrés par des gens qui s’isolent, conclut le cinéaste. Ne pas jouer le jeu social, ça vous condamne souvent. »