INTERVIEW – Pour l’autrice Lisa Mandel, « Angoulême 2026, c’est clair, c’est niet »
Savoir si le festival d’Angoulême aura lieu en janvier prochain relève à ce stade de la prédiction. Mais sans trop se mouiller, force est de constater que le glas commence à sonner. L’évènement est au plein milieu d’une crise sans précédent. En cause : plusieurs raisons liées pour la plupart à la société 9e Art + (gestionnaire du FIBD) et notamment le licenciement abusif d’une salariée qui avait dénoncé un viol subi pendant le festival, ainsi qu’une gestion financière opaque, voire douteuse.
La grogne qui monte depuis plusieurs mois s’est amplifiée ces derniers jours lorsque le FIBD a annoncé que l’appel d’offres pour l’organisation du festival avait choisi de reconduire 9e Art+. Avec pour conséquence un appel boycott lancé par d’anciens lauréats parmi lesquels Anouk Ricard, Pénélope Bagieu et Riad Sattouf.
Malgré les annonces de la présidente du FIBD Delphine Groux de ne pas reconduire la société au cœur du problème à l’issue du contrat qui se termine en 2028, le mouvement ne s’essouffle pas, au contraire. Il a été rejoint par les maisons d’édition, petites et grandes et une multitude d’auteurs et d’autrices.
Lisa Mandel, autrice de Super Rainbow, Un automne à Beyrouth, Nini Patalo, Se Rétablir est également éditrice puisqu’elle a cofondé les éditions Exemplaire. Depuis le début, elle participe activement au « girlcott » de l’édition 2026 du festival (pendant féminin du boycott). Le HuffPost l’a interrogée sur ses motivations.
Le HuffPost. Irez-vous à l’édition 2026 du Festival si celle-ci est finalement maintenue ?
Lisa Mandel. On est assez incorruptibles. C’est clair : Angoulême 2026, c’est niet pour nous, pour plein de raisons. On est évidemment ouvertes à la discussion et aux négociations. On ne s’est pas réveillées un matin en disant « aujourd’hui, on va foutre tout en l’air ». Mais il y a quelque chose qui ne va pas depuis longtemps, il y a vraiment une refonte à faire. Certains gros éditeurs y seraient allés probablement, mais ils ont été forcés d’être solidaires avec nous parce qu’aucun de leurs talents ne voulait venir. Et sans auteurs, pas de salon. C’est la base de nos revendications : sans autrice et sans auteur, il n’y a pas de bande dessinée.
Vous ne croyez pas aux promesses de changement faites par le FIBD ?
Pour l’instant ce ne sont que des mots et juste une manière de s’assurer qu’il y ait des auteurs qui viennent quand même. Il y a vraiment un appel à la culpabilité envers les auteurs, sauf qu’en fait, c’est depuis avril dernier qu’on appelle au boycott. Et ça fait même encore plus longtemps que ça couve et qu’il n’y a pas de vrai dialogue. Mais maintenant que le festival est au pied du mur et qu’on voit qu’il y a une force de frappe et qu’on se fédère, ça s’agite. On trouve ça déplorable.
Ce besoin impératif de refonte fait-il consensus entre auteurs et autrices ?
Complètement, et c’est pour ça que ça fonctionne. Les gros et les petits se sont mis d’accord, ce qui est assez rare. Même les « grands » auteurs ont été solidaires des moins connus et des jeunes. C’est très transgénérationnel, ce qui veut dire que le ras-le-bol va au-delà, mais se cristallise autour de ce rendez-vous-là. Pour une fois, on a l’impression que nos voix font la différence donc il y a une énergie un peu folle qui s’est réveillée, surtout parmi les autrices qui ont emmagasiné beaucoup de frustration à évoluer dans un milieu très masculin et sexiste. C’est un volcan qui gronde depuis des années et qui explose.
L’objectif est un festival d’Angoulême différent. Quelle forme il pourrait prendre ?
En quoi ça va se transformer, c’est un pari sur l’avenir. L’idée, c’est de penser un festival où on tient compte de l’avis des artistes et des éditeurs, déjà, et qui ne soit pas qu’un évènement mercantile réservé à un petit nombre. La clef sera ensuite beaucoup plus d’inclusivité, une lutte contre le sexisme constante et plus d’horizontalité et de transparence, ne serait-ce que sur la gestion économique. On réfléchit à des alternatives avec la volonté de construire. Il y a une vitalité dans les idées et dans le mouvement qui est incroyable.
Et que dites-vous aux lecteurs qui attendent Angoulême comme un grand rendez-vous annuel ?
Ce qu’on aime dans notre métier aussi, c’est rencontrer les gens. On va continuer de le faire, et d’ailleurs on n’attend pas Angoulême pour échanger avec eux. Tout le monde a un compte Instagram, on est en dialogue perpétuel avec nos lecteurs, et on fait des rencontres toute l’année. Certes, c’est « the place to be », le « Cannes de la BD », mais ce n’est pas parce qu’en 2026 il n’aurait pas lieu, qu’il n’y aurait rien d’autre en France. On est capable de mener des évènements ailleurs, il y a des gros festivals aujourd’hui qui pèsent. Et la nature a horreur du vide, ne vous inquiétez pas.


