« Le 20H c’est elle, donc quand ça merde… » Pourquoi on ne passe rien à Léa Salamé
MÉDIAS – Avant même son premier « Madame, monsieur, bonsoir », elle était sous le feu des critiques. Le 1er septembre, Léa Salamé a présenté son premier journal de 20 Heures sur France 2, devant 4,02 millions de téléspectateurs. La remplaçante d’Anne-Sophie Lapix, évincée après huit ans à ce siège, était attendue au tournant.
Si son premier JT s’est déroulé sans trop d’accrocs, depuis, les polémiques s’enchaînent. Il y a d’abord eu son fameux « Je voulais juste savoir comment vous alliez », lancé le 15 septembre à Marion Cotillard après sa rupture avec Guillaume Canet. Sur les réseaux sociaux, la journaliste est critiquée de toutes parts pour sa question jugée maladroite voire carrément déplacée. Malgré sa gêne en direct, l’actrice avait en réalité préalablement accepté de parler de sa vie privée, comme l’a révélé plus tard Le Parisien.
Léa Salamé multiplie les bourdes, plus ou moins graves. Elle s’emmêle les pinceaux entre L’enquête du 20 Heures et L’Œil du 20 Heures, et confond Henri Guaino, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, avec Claude Guéant, ancien Ministre de l’Intérieur, alors qu’il est sur le plateau face à elle.
Puis le 13 octobre, la journaliste mélange l’assassinat de Samuel Paty avec celui de Dominique Bernard, l’enseignant tué dans un lycée d’Arras par un terroriste islamiste, en lui rendant hommage. Une erreur grave, déjà faite plus tôt dans la journée par Julian Bugier lors du journal de 13 Heures, et pour laquelle les deux présentateurs et la rédaction se sont excusés le lendemain.
Pour autant, la présentatrice du journal de 20 Heures a été, et continue d’être, fustigée bien plus que son confrère. Mais pourquoi Léa Salamé est-elle à ce point sous le feu des projecteurs et des critiques ?
L’ombre de Raphaël Glucksmann
Premier point de crispation : Léa Salamé est en couple avec Raphaël Glucksmann, député européen et coprésident du parti politique Place publique. Ce n’est pas la première journaliste et femme de politique à la tête d’une émission d’information, Christine Ockrent et Anne Sinclair l’ont précédée.
Mais dans l’instabilité politique actuelle, « c’est peut-être plus difficile à accepter », analyse Céline Ségur, chercheuse au Centre de Recherche sur les Médiations (CREM) de l’Université de Lorraine. « Peut-être qu’indirectement, elle fait les frais de cette confusion, de ce chaos qui caractérise la société et le rapport aux politiques aujourd’hui », soulève-t-elle.
Au sein de la rédaction, au moment de l’annonce, les journalistes partageaient cette crainte : « Sa légitimité journalistique n’était pas questionnée, mais on s’interrogeait sur l’image que ça allait renvoyer, sur la crédibilité, alors qu’on est déjà taxés d’être un peu politisés », nous confie un journaliste de France 2, souhaitant rester anonyme. Consciente du problème, Léa Salamé a annoncé qu’elle se mettra « en retrait » si Raphaël Glucksmann se présente à l’élection présidentielle 2027.
Le style Salamé qui crispe ?
Mais il n’y a pas que l’ombre de son compagnon que Léa Salamé a amené avec elle au 20h. Après onze ans au micro de la matinale de France Inter, et trois ans sur le plateau de l’émission Quelle Époque !, qu’elle continue d’animer, elle était déjà l’une des figures les plus célèbres du paysage médiatique français. Sa notoriété et sa réputation de « femme puissante » — du nom de son livre et podcast —, la précèdent.
« Elle incarne une forme de revendication des femmes à occuper des postes importants et à exprimer leur “puissance”. Et cette image ne plaît pas forcément à une partie des téléspectateurs des chaînes généralistes comme France 2 », analyse Céline Ségur. Dans les commentaires la critiquant en ligne, il n’est pas rare de sentir un fond non dissimulé de misogynie. Mais elle est loin d’être la première femme présentatrice à en faire les frais.
Son style journalistique cash, qu’elle assume et revendique, est aussi source de critiques. Décrite comme piquante et très directe, Léa Salamé n’hésite pas à poser des questions au dépourvu et expliquait même vouloir « créer le moment » dans un entretien à Konbini en 2023. Mais ce ton n’est peut-être pas le plus adapté à l’exercice figé du 20 Heures : « Il est possible que ce style très incisif ou pugnace passe à un autre moment, comme à la radio ou sur une chaîne d’info en continu. Mais en tant que présentatrice de JT, la majorité des téléspectateurs attend plus de consensuel et de sérénité », explique la chercheuse.
Pour Georges Pinol, délégué syndical du SNJ-CGT France Télévisions, c’est surtout l’image que Léa Salamé se donne qui dérange : « Elle est sans doute très attachée à l’image de femme volontariste, avec la pêche, qui contredit. C’est légitime, mais il faut que ça tienne la distance. Là dernièrement, ce n’est pas le cas ».
Pas le droit à l’erreur ?
Conséquence : « Comme elle a choisi un style expansif, ses erreurs sont démultipliées », ajoute le journaliste syndiqué. De son côté, Céline Ségur analyse : « Elle se présente elle-même comme une journaliste irréprochable. Sa marque de fabrique est de dire qu’elle ne mélange pas tout, prépare ses interviews, travaille beaucoup… On lui donne encore moins le droit à l’erreur ».
D’autant plus que Léa Salamé n’est pas du genre à se tenir en retrait, même lorsque les caméras sont éteintes. « C’est sûr qu’elle prend de la place, plus qu’Anne-Sophie Lapix je trouve. Et prendre de la place c’est aussi s’exposer plus aux critiques », estime l’autre journaliste de France 2, en poste depuis plusieurs années.
Selon lui, les journalistes de la rédaction trouvent « normal » que ses manquements soient relevés, d’autant plus que certaines erreurs étaient graves. « C’est une bonne chose qu’on en parle et en même temps ça m’embête profondément qu’on en fasse autant sur elle. Pour moi le bashing qu’elle se prend est un peu disproportionné », nous dit-il.
La différence de traitement entre Léa Salamé et Julian Bugier suite à l’erreur sur Dominique Bernard le prouve bien. « C’est complètement injuste », affirme Georges Pinol, rappelant que dans son tract à ce sujet, la CGT n’a à aucun moment attaqué la présentatrice. « Déjà, ils laissent passer deux fois la même erreur. Lorsque l’erreur est refaite au 20 Heures, la directrice adjointe de l’information, Muriel Pleynet, se trouve dans le bocal, et une décision est prise de ne pas rectifier à l’antenne alors qu’on a le temps. Ça c’est très grave, et ce n’est pas Léa Salamé qui l’a décidé », précise le délégué syndical.
Trop de place pour la présentatrice ?
Au sein de la rédaction, cet acharnement, ou « Salamé bashing », pèse aussi sur les équipes. « On en parle pas mal et ça fatigue », admet le journaliste de France 2. « Personnellement, c’est la première fois que je ressens que c’est aussi tendu à la rentrée. On est encore plus exposés qu’avant. On est attaqués de toutes parts, y compris par les politiques », souligne-t-il.
La nouvelle présentatrice n’est pas l’unique responsable de cette montée en pression. L’actualité particulièrement intense, les restrictions budgétaires et le changement d’équipe éditoriale pèsent aussi dans la balance. « Mais je suis certain que le fait que Léa Salamé soit à la tête du 20 Heures joue un rôle dans la cristallisation de la tension », nous dit le journaliste qui travaille à France Télévisions depuis plusieurs années.
D’après lui, les journalistes regrettent la surmédiatisation de Léa Salamé, alors même qu’ils s’investissent tous beaucoup dans leur travail, avec parfois plus de vigilance et rigueur que la présentatrice, note-t-il. « C’est dommage, on aimerait aussi qu’on parle de notre journal parce qu’il y a un sujet marquant. C’est quand même une très grosse rédaction, ce n’est pas un média comme Hugo Décrypte avec une tête d’affiche. Elle est censée représenter la rédaction, c’est le rôle du présentateur », regrette ce journaliste.
Léa Salamé « victime d’un système toxique »
Pour Georges Pinol, c’est plutôt France Télévisions qui est en partie à blâmer. Le groupe n’a eu de cesse de mettre sa nouvelle « vedette » en lumière, à grand renfort de campagne promotionnelle tout l’été. « France Télévision l’a mise en avant très fort. Le 20 Heures, c’est elle. Donc quand ça merde, c’est elle. Et à tort, moi je le regrette », précise-t-il. Car à force d’être sous le feu des projecteurs, la présentatrice ne reçoit pas que des fleurs.
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« Pour nous le problème, ce n’est pas Léa Salamé. C’est quel 20 Heures on propose », insiste George Pinol au nom de la CGT. « Elle est presque victime d’un système que, nous, on estime toxique ». Depuis la rentrée, il dit observer un changement de « tournure » dans la ligne éditoriale du 20 Heures, avec une prise de décision de plus en plus « verticale ». La couverture du 10 septembre, journée de mobilisation nationale, avait été critiquée pour son mépris pour des revendications sociales et sa banalisation de la violence policière.
Signe que le JT n’aurait pas changé que de présentatrice ? Contactée par Le HuffPost, la rédaction en chef du 20 Heures n’a pas donné suite à nos sollicitations. La Société des Journalistes (SDJ) de la rédaction nationale a, de son côté, été reçue par Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions, lundi 20 octobre. Les erreurs commises par Léa Salamé et le flot de critiques la visant auront peut-être, au moins, servi de déclencheur pour traiter les dysfonctionnements du JT qui existaient déjà bien avant son arrivée.



