Culture

Les réseaux sociaux ont-ils tué le livre ? Pas si tranché pour l’écrivain Nicolas Beuglet

LIVRE – Après la Norvège et l’Écosse, l’écrivain français Nicolas Beuglet nous emmène en Roumanie et en Allemagne. Qui dit nouveau décor dit aussi nouvelle protagoniste. Dans Transylvania, les lecteurs vont faire la rencontre de Mina Dragan, inspectrice débutante, à qui l’auteur de romans policiers offre une première enquête complexe.

Entre le château de Dracula et la maison des Frères Grimm, ce n’est pas un simple tueur que traque la jeune femme. Au fil des chapitres et des kilomètres parcourus, le lecteur et l’inspectrice réalisent que la vraie menace qui plane est toute autre : c’est celle de la disparition de la lecture. Et toutes les conséquences que cela peut engendrer sur une civilisation. Le HuffPost a échangé avec l’écrivain à l’occasion de la sortie de son 9e roman ce jeudi 18 septembre.

Le HuffPost : C’est une vraie angoisse pour vous, de voir mourir la lecture à petit feu ?

Nicolas Beuglet : Ce n’est pas une inquiétude qui a été brutale, mais qui grignote. On ne s’en soucie pas trop parce qu’on se dit « la lecture baisse, je l’ai déjà entendu ». Mais quand on commence à mettre la tête dans les chiffres, on se rend compte que ça chute tout le temps depuis presque 10 ans maintenant. Et quand on cumule ces baisses-là, c’est toute une civilisation en réalité qui est en train de changer. On devient une autre espèce.

Moi en tant qu’auteur, je me demande comment les gens deviennent quand ils lisent moins. Est-ce que ce sont les mêmes humains, les mêmes citoyens ? Que deviennent les relations ? Est-ce que les gens se comprennent autant, se tolèrent autant ? Est-ce qu’on reste une civilisation joyeuse de l’esprit avec l’envie de toujours savoir plus ?

Il y a quand même des gros succès en librairie qui viennent un peu vous contredire ?

Oui, il y a Dan Brown, La femme de ménage, les prix Goncourt. Ces épiphénomènes sont rassurants et confirment que le livre peut toujours être une source de plaisir. Les gens qui lisent encore aujourd’hui lisent beaucoup, mais ce n’est pas la même génération. La chute de la lecture concerne surtout les jeunes générations entre 12 et 25 ans. Et cette génération-là, c’est celle qui va faire la civilisation d’après.

C’est une génération qui est scotchée à son smartphone. La solution c’est l’interdiction ?

Les écrans fonctionnent comme des drogues, sur les mêmes ressorts que l’addiction. Si vous enlevez son portable à un enfant, il va piquer une crise et vous allez voir quelqu’un en manque, avec des réactions extrêmes. Donc de manière sanitaire, je trouve que ça se justifie d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15-16 ans. Et à l’école, c’est une évidence que le téléphone ne doit pas exister.

Mais pour aller les chercher, il ne faut clairement pas leur dire « allume ton cerveau, éteins ton écran ». Toutes les institutions, l’école, les gouvernements, sont dans une démarche à l’ancienne, culpabilisatrice, coercitive. C’est complètement à côté de la plaque. Il faut se demander comment, justement, on se sert des écrans pour leur donner envie de lire. C’est le nerf et le levier, et certains éditeurs l’ont bien compris parce qu’il y a du business derrière.

Attirer cette jeune génération vers la lecture, c’est donc possible ?

Oui. Mais si on veut vraiment aller récupérer ceux qui ne lisent pas, il faut aller les chercher sur leurs codes à eux. Certains livres notamment dans le genre de la romance sont des cartons, grâce aux réseaux sociaux, La femme de ménage peut dire merci à Nabilla. Par exemple, une star comme le rappeur Jul, ce ne serait pas absurde d’aller le voir et de lui dire : « Tu écris tous les jours, tu as une légitimité là-dessus. Peut-être que tu lis aussi, et qu’il y a un livre que tu adores. Est-ce que tu serais OK pour faire une chanson sur un bouquin qui t’a fait décoller ? »

J’ai le sentiment que nous, auteurs, il faut aussi qu’on se pose des questions. Comment fait-on pour raconter des histoires qui vont leur donner l’envie, ou la force même, de décrocher de la dépendance aux réseaux sociaux. Et d’aller se fabriquer de la dopamine et de la sérotonine, c’est-à-dire simplement, du bonheur et une meilleure santé mentale, dans la lecture ?

Est-ce que ça peut passer par un retour aux fondamentaux de la lecture, à savoir les contes, notamment pour les plus jeunes ?

Alors, les contes quand on les relit, ça peut être très violent. Mais globalement, ce n’est pas pour rien que ces histoires sont lues et racontées depuis des siècles, même s’il n’y a pas de grand méchant loup partout dans le monde. Les enfants aiment qu’il y ait une justice. Et les contes tels qu’ils ont été racontés apportent à l’enfant un apaisement. Ils créent une situation conflictuelle, parfois de peur et d’abandon. Mais ils apportent une conclusion juste, un petit truc que l’enfant peut garder avec lui, un objet fini, rond et qu’il peut réactiver quand il en a besoin. Cela structure l’enfant, et c’est presque un doudou.

Dans Transylvania, vous imaginez la conception d’un roman parfait, qui transcende tous les lecteurs. C’est quel livre pour vous ?

Stefan Zweig, pour moi, c’est la réconciliation parfaite du sens et du style. Magellan est l’une des premières biographies de Sweig et c’est par là qu’il faut commencer. Tout est fluide et tout sonne bien. Je comprends tout, j’ai envie de continuer. Il a un tel souci de la pédagogie. Il a un tel souci de la caractérisation des personnages, on sait qui ils sont, ce qu’ils ressentent. Et tout en nous racontant une histoire qui nous emporte. Mais si je suis honnête, je suis un peu un escroc. Ce livre parfait, que j’évoque dans Transylvania, c’est celui-là que j’aurai du écrire. J’ai l’idée du début cela dit…