Pour l’auteur Lewis Trondheim, le boycott d’Angoulême « c’est un peu comme dans Astérix »
BANDE DESSINNÉE – Le Festival de la BD d’Angoulême implose. Sommes-nous en train de passer au chapitre suivant, ou de ranger le livre sur la bibliothèque ? Depuis ce samedi 8 novembre, c’est la deuxième option qui a d’abord primé, après l’annonce de la reconduction pour dix ans de l’actuel gestionnaire très contesté de l’événement.
Malgré les critiques, la société 9e Art + s’était vue proposer par l’association propriétaire du festival de poursuivre la mission qu’elle occupe depuis 2007, mais cette fois en compagnie de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, un établissement public qui abrite le musée de la BD de la commune du Sud-Ouest.
Et ce, en dépit des relations houleuses du passé entre les deux institutions, ou les révélations d’une enquête de L’Humanité sur des « dérives » mercantiles, des dysfonctionnements internes et un potentiel management toxique (dont un viol qui aurait été couvert) au sein de 9e Art +, l’entreprise de Stéphane Bondoux.
Un appel au boycott de la prochaine édition sans précédent a été lancé. Rejoint par les maisons d’édition (indépendantes et majors) et de grands noms de la BD, comme Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse, il a fait plier le festival. Les résultats de l’appel à concurrence ont été jugés « caducs ». Et « 9e Art+ ne sera pas reconduit au-delà de son contrat actuel » expirant en 2027, assure-t-on. Un comité de pilotage doit être constitué pour lancer un nouveau processus de sélection, dont les résultats seront proclamés le 18 juin prochain.
Avant d’obtenir gain de cause, une vingtaine des lauréats du Grand prix du FIBD, dont Anouk Ricard, Jacques Tardi et Riad Sattouf, mais également Lewis Trondheim, étaient, eux aussi, montés au créneau. L’auteur des Formidables aventures de Lapinot avait à cet effet répondu à nos questions pour mieux saisir les enjeux de cette mobilisation inédite.
Le HuffPost : La tribune à l’initiative de François Schuiten que vous avez signée avec vos confrères et consœurs a fait l’effet d’un signal fort. Pourquoi s’y être rallié ?
Lewis Trondheim : L’opacité des comptes, l’histoire du viol de cette personne licenciée, et plus globalement la gestion toxique de ces dernières années… La valse des directeurs artistiques chargés de la programmation, depuis le départ de Benoît Mouchard (en 2013 après dix ans d’exercice, ndlr), est la preuve non seulement que personne ne tient à ce poste, mais qu’il y a des soucis.
Et puis, ce qui a mis le feu aux poudres, c’est quand les éditeurs ont demandé qu’une personne neutre assiste aux débats dans la nomination du successeur de 9e Art +. Son président Franck Bondoux leur en avait donné l’assurance. Et finalement, il n’y a eu personne. Ils ont eu l’impression d’être pris pour des cons.
Alors oui, entre les auteurs, les éditeurs et les instances politiques, c’est compliqué de gérer tout le monde. Mais il faut savoir mettre de l’eau dans son vin. Lui a été trop loin dans ses prises de décision. Aujourd’hui, je ne vois pas comment les collectivités (qui cofinancent à hauteur de 40 %, ndlr) vont accepter de verser des subsides à un festival déserté, qui donne mauvaise image.
Depuis quand la gestion du FIBD est-elle remise en question ?
Je n’ai pas les comptes ouverts, mais déjà, quand le gestionnaire a été reconduit sans appel d’offres il y a une dizaine d’années, les éditeurs ont commencé à se poser des questions. À l’époque, ça s’était passé comme ça. On se disait que ce n’était pas trop grave.
Les critiques ne sont, certes, pas nouvelles. Pourquoi la présidente de l’association du FIBD Delphine Groux, qu’un article du Monde soupçonne de connivence, a-t-elle accepté dans un premier temps de renouer avec ce gestionnaire ?
Ce n’est pas forcément sa faute à elle. Les éditeurs ont aussi laissé courir le sujet pendant quelques années. Comme à chaque fois, on sait ce qu’on perd, mais on ne sait pas ce qu’on gagne avec quelqu’un de nouveau. Si c’est pour avoir une autre personne, dont le management est tout aussi toxique, c’est problématique. Il faudra vraiment être très vigilant pour le prochain.
Moi, la candidature de Cité internationale de la bande dessinée et de l’image me paraissait intéressante. Pour son implantation locale, déjà. Mais aussi parce qu’il ne s’agit pas d’une entreprise privée, et qu’elle dispose déjà d’espaces d’expositions. Or, aujourd’hui la ville n’est pas configurée pour accueillir un tel festival, en termes d’aménagements ou de logements.
Comme vous, Anouk Ricard, Riad Sattouf, Pénélope Bagieu et bien d’autres bédéistes ont appelé au boycott de l’édition 2026 après l’annonce de la reconduction de 9e Art+. Va-t-on vers un festival sans auteurs ni autrices ?
Non, non. Il y en aura toujours. Et je les comprends très bien : c’est l’occasion idéale pour certains de sortir du travail de moine dans lequel on est enfermé à l’année. Ça nous permet de voir un peu les copains. Je ne vais pas leur jeter l’opprobre. Chacun fait comme il veut. De toute façon, ce n’est pas ça qui va faire changer les choses.
De grandes maisons d’édition, comme Dargaud, Casterman et Glénat, ont rejoint la mobilisation impulsée par les éditeurs indépendants. C’est ça qui peut faire bouger les lignes ?
Oui, ce sont les éditeurs qui vont faire la différence. C’est très bien, c’est là où il y a de l’argent. C’est le genre de truc qu’on pensait ne jamais voir arriver. Maintenant, plusieurs questions se posent. Comment les éditeurs vont-ils occuper les stands qu’ils ont payés à l’avance ? Ils ne vont pas pouvoir se faire rembourser. Vont-ils les laisser vides ? Vont-ils en profiter pour y installer des panneaux de revendications ?
En janvier, il pourrait y avoir un demi-Festival d’Angoulême. Ça ne va pas donner une belle image en soi aux festivaliers, qui ont payé pour ne même pas avoir accès au tiers de ce qui était prévu. Mais ce sera peut-être une bonne image pour la bande dessinée, celle d’un monde solidaire qui lutte contre un établissement toxique. Ce sera encore mieux si on l’emporte, même si au fond cela ne représente qu’une tempête dans un verre d’eau pour beaucoup de gens. La bande dessinée reste une niche artistique culturelle.
L’intérêt médiatique que suscite cet épisode dit quand même quelque chose de l’attachement des Français à la BD, non ?
Ce qui se déroule à Angoulême, c’est un peu comme dans Astérix. Ce sont les rebelles qui se bougent contre l’ordre établi. Le milieu de la bande dessinée ne veut plus de ce système politique, de ce marasme idéologique. On veut quelque chose d’autre, quelque chose d’intelligent et de réfléchi. C’est peut-être un exemple de société, symptomatique d’un mouvement qui pourrait arriver à une échelle nationale dans quelques années après nos prochaines élections présidentielles, qui sait.



