Economia

Ce que va changer la suspension de la réforme des retraites annoncée par Lecornu

POLITIQUE – Deux ans et sept mois après avoir été adoptée par le gouvernement d’Élisabeth Borne en force grâce à l’article 49.3, la réforme des retraites se voit sacrifiée, ce mardi 14 octobre, sur l’autel de la stabilité politique. Alors que le Parti socialiste menaçait de faire chuter l’exécutif, Sébastien Lecornu a annoncé dans son discours de politique générale une suspension de la réforme.

« Aucun relèvement de l’âge n’interviendra à partir de maintenant jusqu’à janvier 2028, comme l’avait précisément demandé la CFDT. En complément, la durée d’assurance sera elle aussi suspendue et restera à 170 trimestres jusqu’à janvier 2028 », a promis le Premier ministre. Une manière de renvoyer le sujet à la prochaine élection présidentielle et de donner du temps supplémentaires aux forces syndicales de débattre à nouveau des retraites dans le cadre d’une grande conférence.

Selon les chiffres de Matignon, cette suspension aura des conséquences pour près de 3,5 millions de Français. De fait, depuis sa mise en place, la réforme repousse chaque année l’âge de départ de trois mois par année de naissance pour atteindre les 64 ans en 2030, quand le nombre de trimestre augmente lui aussi peu à peu pour atteindre cette fois, 172 en 2030, ainsi que le résume le tableau ci-dessous.

À cet égard, Sébastien Lecornu va plus loin que la CDFT de Marylise Léon qui réclamait une suspension de la réforme mais sans toucher à l’augmentation de la durée de cotisation. Ce que demandaient en revanche le Parti socialiste ainsi que la CGT.

Depuis le 1er septembre, l’âge de départ légal à la retraite est fixé à 62 ans et neuf mois, et 170 trimestres, c’est donc ce seuil qui devrait s’appliquer pour les deux prochaines années. Les premiers bénéficiaires seront donc ceux nés en 1964 qui pourront partir trois mois plus tôt que prévu.

Le bon calcul politique de Lecornu ?

En annonçant cette suspension d’une main, Sébastien Lecornu a aussi brandi la calculette de l’autre et mis en garde qu’il « n’endosserai[t] pas n’importe quoi ». Cette mise en pause, a-t-il prévenu, devra être compensée en raison du coût qu’elle engendrera. Matignon chiffre la facture de la suspension à 400 millions d’euros en 2026 et 1,8 milliard en 2027. Des sommes qui viendraient s’ajouter donc au déficit des régimes de retraites, lequel est estimé à 6,6 milliards d’euros en 2025.

Et après ? Si le compteur devait rester bloqué à 63 ans, la Cour des comptes avait calculé en février dernier, sur demande de François Bayrou, un « coût complet de 13 milliards d’euros sur les finances publiques pour l’exercice 2035 ». Notamment à cause des rentrées fiscales plus faibles.

Ça tombe bien pour le Premier ministre, ce même rapport a aussi fait des calculs côté économies. En analysant les dépenses retraites de 2025, la Cour des comptes estime qu’une sous-indexation des retraites d’un point par rapport à l’inflation permettrait d’économiser 2,9 milliards. Or, il se trouve que l’inflation pour 2026 est prévue aux alentours de 1 % et que le gouvernement propose justement un gel des pensions de retraite dès l’année prochaine, avant une sous-indexation de 0,4 point pour les suivantes.

Des chiffres pas si éloignés de ceux publiés en juillet dernier, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Lequel avait estimé qu’une année blanche sur les pensions de retraite en 2026, permettrait de faire entre 3 et 3,7 milliards d’économies.

Un bon compromis donc alors que la dissolution de 2024 a coûté 0,5 point de croissance à la France ? Politiquement la réponse est assurément « oui », pour Philippe Aghion. Le Prix Nobel d’économie et par ailleurs ancien conseiller d’Emmanuel Macron qui prônait lui aussi cette suspension de la réforme, estimait ce mardi matin que « le coût de l’instabilité, notamment en termes de flambée des taux d’intérêt » serait de toute façon « beaucoup plus grand » que la mise en pause d’une réforme qui fait bouillir les oppositions depuis deux ans.