Pour ces victimes de harcèlement scolaire, les vestiaires collectifs de sport sont restés des lieux d’angoisse
HARCÈLEMENT – « Les vestiaires, au collège, c’était comme une espèce de loupe sur les insécurités de tout le monde. » Mélissa*, 33 ans, se rappelle avec effroi le vestiaire collectif où elle devait se changer pour faire du sport, quand elle était adolescente. Un espace où elle était régulièrement harcelée. « J’ai grandi à la campagne et je suis une personne racisée, confie-t-elle. J’étais hyper scrutée, parce que je ne ressemblais pas aux autres. »
Elle a un souvenir très vif de l’ambiance des vestiaires, en particulier l’année de sa 5e. « Déjà, il y avait un truc qui pouvait s’apparenter à de la curiosité, décrit-elle. Par exemple, tu te recoiffes et les gens viennent te toucher les cheveux, avec leurs doigts sales, parce qu’ils sont différents des leurs. » Un comportement qui s’inscrit en réalité dans des dynamiques de harcèlement et de racisme.
« Il y avait une espèce de mythologie autour du fait que les Noires ont des grosses fesses, raconte-t-elle. Des groupes de filles un peu pestes, les harceleuses de la classe, essayaient de passer derrière moi quand je me changeais pour regarder. Avec aussi un truc très violent, ce préjugé raciste hyper prégnant de dire “Les Noirs, ils sentent”. Et une sorte de jeu pour vérifier si je sentais “normal” ou pas. »
« Je recevais des insultes, on me traitait de pédale »
L’absence d’adultes dans cet espace favorise le harcèlement. « Les vestiaires étant un lieu intime aux élèves et l’enseignant n’y ayant pas accès sauf urgence, ce peut être un lieu propice aux moqueries voire aux insultes, car cela échappe à sa vigilance », soulignent Julie Talbot et Vincent Tartarin dans leur mémoire Harcèlement scolaire –corrélation entre le vécu des élèves et la perception et les régulations de l’enseignant d’EPS (2021). Ils soulignent de surcroît que la « représentation des moqueries peut être liée à l’aspect intimiste (espace clos et petit) du lieu et à sa fonction puisqu’il constitue a priori un espace où les élèves ont à se changer et à se mettre “à nu” devant leurs camarades ».
Sur les réseaux sociaux, des témoignages similaires décrivent les vestiaires comme un des lieux de prédilection du harcèlement scolaire. « C’était des trucs bêtes, mais elles allaient toutes se moquer des chaussettes que j’allais mettre, relate une jeune femme sur TikTok, également racisée. Elles allaient toutes dire que vers moi, ça pue etc. Le truc de mettre ton sac à dos dans la douche, sous l’eau, combien de fois ils ont déjà fait ça ? »
Pourtant, selon le Snes-FSU (Syndicat national des enseignements de second degré), les vestiaires sont bien identifiés comme « le lieu de comportements agressifs, de harcèlement voire de maltraitance ». Une étude de l’INSEE datant de 2022 montre que les lieux les plus à risques sont les couloirs et les escaliers, suivis par les toilettes et les vestiaires.
Paulin, étudiant de 29 ans, était harcelé en raison de son homosexualité, assumée assez tôt au collège, dans un petit village du Sud de la France. « Je recevais souvent des insultes, on me traitait de pédale, se souvient-il. Dans les vestiaires, les autres garçons avaient peur que je les regarde ou me disaient d’aller dans celui des filles parce que j’étais une “femmelette”. » Si le harcèlement dont il était la cible dépassait le cadre du vestiaire, c’était un lieu qu’il redoutait particulièrement.
« Je préférais aller bouquiner au CDI »
Mélissa y décrit elle aussi une « ambiance affreuse », sans aucune solidarité de la part des autres élèves, « avec une proximité, physique aussi, qui fait que tout est hyper visible, évoque-t-elle. Et une dynamique de groupe qui provoque ça. » Paulin n’a jamais été défendu non plus par ses camarades. « Il y avait un meneur et tout le monde le suivait, se souvient-il. Car les personnes qui pouvaient réagir devenaient elles-mêmes des cibles. »
Les jours où il avait cours de sport, Paulin appréhendait tellement le moment des vestiaires qu’il en était malade physiquement. « J’avais une boule au ventre, je vomissais, décrit-il. Alors j’ai commencé à faire de faux mots de dispense, en imitant la signature de ma mère. Ça m’a clairement empêché de faire du sport. » Mélissa développe aussi des techniques d’évitement. « J’ai trouvé un prétexte pour me faire dispenser de sport pendant plusieurs mois, témoigne-t-elle. Et les activités de sports collectifs type volley ou handball le midi, je refusais de m’y inscrire. Je préférais aller bouquiner au CDI. »
Cette phobie des vestiaires a perduré jusqu’à la fac, où elle a enfin pu renouer avec les sports collectifs. « J’ai découvert que ces espaces-là pouvaient être très bienveillants et très cools, ce dont je n’avais aucune idée pendant les 20 premières années de ma vie, relate-t-elle. Aujourd’hui, je vais à la salle de sport, les vestiaires sont collectifs, mais tout le monde est adulte et s’en fout. Et ça a été hyper libérateur pour moi. » Paulin, lui, ressent toujours une appréhension lorsqu’il entre dans un vestiaire. « Je me fais le plus petit possible, comme si ça se voyait sur mon front que je suis homo », confesse-t-il.
Selon une étude de l’association e-Enfance publiée fin octobre, 37 % des jeunes sont victimes de harcèlement ou de cyberharcèlement. Le harcèlement se produit majoritairement au sein même des établissements scolaires (71 %) et lors d’activités extrascolaires (17 %).
* le prénom a été modifié



