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Reportage au Curaçao plus petite sélection qui s’est qualifiée pour la Coupe du monde

FOOTBALL – Tout est là, ou presque. En traversant le Koningin Julianabrug, le long viaduc perché à 56 mètres du sol qui mène à Willemstad, capitale de Curaçao, l’île caribéenne (qui s’est qualifié mardi 18 novembre pour la Coupe du monde 2026) dévoile toutes ses facettes. À l’ouest, les rochers surnommés les Trois Frères qui ombragent la baie de Piscadera symbolisent la nature aride, terreau de fleurs de cactus et de reptiles. Au nord, la lagune Schottegat met en valeur les torches de la raffinerie de pétrole, moteur de l’économie locale. Au sud, enfin, se trouve la vieille ville avec ses façades colorées, son pont piéton amovible, et son port de plaisance où mouillent deux paquebots plus hauts que n’importe quel bâtiment de Willemstad.

Le Club Med 2 s’apprête d’ailleurs à lever l’ancre pour laisser place au Symphony of the Seas. À l’intérieur : 20 000 visages pâles à chapeaux et crème solaire. Selon une étude de l’université belge de Louvain, deux tiers de la côte de cette île plus petite que le Territoire de Belfort seraient désormais privatisés, principalement par l’industrie du tourisme, qui emploie dans les resorts une grande partie des 150 000 habitants de Curaçao, mis au service d’avions entiers de Bataves en manque de soleil.

Avant d’en arriver à cet esclavagisme moderne, l’île fut longtemps contrôlée par la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales dont le port servait de plaque tournante de la traite négrière (500 000 esclaves noirs y ont transité). Membre des Antilles néerlandaises à partir de la seconde guerre mondiale, Curaçao s’est ensuite mué en 2010 en État autonome au sein du royaume des Pays-Bas, laissant ces derniers superviser sa politique financière en échange d’une remise de dettes. Une emprise toujours palpable dans différents domaines de la société. Dont le football.

Hiddink, Advocaat et la « posture néocoloniale »

Ce mardi après-midi, le match amical U17 entre Jong Holland et SUBT n’attire que quelques parents, passionnés ou forcés. En tribune, cactus et lézards prennent doucement le dessus sur le bitume, mais les couleurs nationales bleu et jaune des murs restent vives. Sur l’impeccable terrain synthétique, les gamins dialoguent en papiamento, une langue créole inventée par les esclaves et longtemps interdite, désormais pratiquée par 84 % de la population.

À quelques mètres de là, Remko Bicentini serre le frein à main de sa Nissan Frontier dans un nuage de poussière. Depuis quinze ans, ce quinqua alterne entre le poste de sélectionneur et celui d’« assistant » de l’équipe nationale. « On a tout gagné quand j’étais en fonction », se vante-t-il.

Tout, c’est la coupe des Caraïbes et la King’s Cup en Thaïlande, titres auxquels il faut ajouter trois qualifications consécutives pour la Gold Cup, avec comme climax un quart de finale en 2019 (défaite 1-0 contre les USA à Philadelphie). « Des résultats obtenus grâce à l’apport de joueurs expérimentés des Pays-Bas aux origines antillaises, comme Leandro Bacuna (ex-Aston Villa, NDLR), Eloy Room (ex-PSV Eindhoven) ou Cuco Martina (ex-Everton), explique Bicentini. On a créé un réel engouement populaire sur une île où le sport numéro un est le baseball. »

L’homme s’exprime dans une sorte de néerlanglais teinté d’amertume. Fils de Moises Bicentini, un ancien joueur curacien du NEC Nimègue, il est dans le staff de la sélection locale depuis 2008. Et c’est peu dire qu’il commence à se lasser de jouer au bouche-trou de service, notamment depuis qu’il a appris dans les médias, en pleine pandémie, qu’il devait laisser son siège de sélectionneur à un Guus Hiddink venu profiter de la plage et de son énorme CV.

« Il est arrivé comme Patrick Kluivert l’avait fait avant lui : en pensant qu’il allait nous montrer comment il faut faire, souffle-t-il. Une posture néocoloniale qui néglige complètement la culture locale. Hiddink a par exemple supprimé le bus festif où les joueurs diffusent de la musique et dansent sur le toit ouvert… C’est un petit détail, mais qui dit beaucoup sur la façon dont le pays vit. » Sans surprise, les méthodes de l’ancien coach du PSV et du Real Madrid ne font pas effet. Après quelques mois de consignes données sans grande conviction, le touriste renonce à son mandat et Bicentini est rappelé à la rescousse avec la promesse d’un projet à long terme en vue du Mondial 2026.

Une poignée de matchs amicaux et une élimination en barrage de la Gold Cup plus tard, il est à nouveau invité à enfiler son maillot de bain. « Il n’y a eu aucune évaluation sportive, tout a été fait dans l’émotion, suite à une négociation secrète avec Dean Gorré, mon successeur, qui est un bon ami du président de la fédération », peste le coach, convaincu d’être victime d’un système de copinage encore trop souvent en vigueur dans la société curacienne. La fédé, elle, botte en touche et évoque « plusieurs éléments n’étant plus sous le contrôle de Remko Bicentini ».

Le modèle marocain

Mi-janvier 2024, elle ressuscite un autre dinosaure néerlandais : Dick Advocaat, 76 ans, qui débarque dans les Caraïbes avec deux potes de l’Ehpad, Cor Pot et Kees Jansma, respectivement 72 et 76 ans.

À Willemstad, l’héritage colonial de Curaçao, jadis refuge de pirates, de rebelles américains et de négociants espagnols, se lit dans les murs de la ville. Une même rue peut faire côtoyer des bâtiments néoclassiques typiques d’Amsterdam et de sublimes villas espagnoles aux murs en pierre de corail.