On a vu « NAZA », ce documentaire sur Gaza qu’Israël voudrait que personne ne voie
Choc immense pour les festivaliers de la Mostra de Venise, qui ont été les premiers à le découvrir le 10 septembre dernier, le documentaire NAZA des réalisateurs et journalistes d’investigations Yuval Abraham et Rachel Szor n’a pas encore de date de sortie. Même si au premier coup d’œil, le dispositif de NAZA paraît simple, le duo de cinéastes a pris tous les risques pour obtenir ce documentaire essentiel d’1 h 17.
Le film nous embarque sur les toits de Tel-Aviv avec Yuval Abraham. Y sont interrogés 24 témoins privilégiés des atrocités commises par le régime de Benjamin Netanyahu en Palestine. Ils sont soldats, techniciens, pilotes de drones ou officiers des services secrets israéliens et témoignent tous anonymement pour décrire, parfois sans le moindre remord, les méthodes militaires et technologiques mises en place pour rayer Gaza et sa population de la carte.
Malgré ce dispositif épuré, il est impossible de raconter ou recenser précisément tout ce que raconte NAZA, tant les détails sont nombreux et les témoignages glaçants. Les voix de ces 24 personnes tapies dans l’ombre occupent tout l’espace de ce documentaire, considéré comme une « trahison envers l’État » par le gouvernement israélien.
La technologie au service de la mort
Découpé en plusieurs parties, le documentaire explore d’abord l’usage de Lavender, un logiciel de ciblage israélien basé sur l’IA pour détecter les lieux où pourraient se cacher des militants du Hamas. Dans une seconde partie, un autre dispositif est décrit : le programme « Where’s Daddy ? ». Complémentaire de Lavender, il permet de suivre des cibles via un système de géolocalisation et d’écoute téléphonique. Une base d’information qui permet ensuite aux forces israéliennes de bombarder leurs cibles.
Croquis et dessins à l’appui pour comprendre le fonctionnement des technologiques utilisées par Tsahal, les témoins expliquent avec minutie comment les victimes collatérales sont prises en compte, mais surtout assumées lors de chaque bombardement sur des bâtiments civils. On y apprend aussi qu’ils disposent du droit à une marge d’erreur de 15 %. Ces explications permettre de comprendre immédiatement le titre de ce documentaire : NAZA étant l’acronyme militaire utilisé en Israël pour décrire la marge de victimes civiles lors d’une attaque. En français, NAZA pourrait être traduit par « dommage collatéral ».
Un autre chapitre, nommé « Annihilation zone », contient certains des témoignages les plus choquants. Plusieurs témoins y évoquent frontalement le massacre de population mis en œuvre dans les zones de nettoyage au nord de Gaza. L’un d’eux raconte que le moindre civil qui s’écarte d’un couloir de distribution humanitaire délimité par Israël est immédiatement abattu par un sniper. « Est-ce une tuerie de masse ? », demande alors le réalisateur après s’être fait expliquer le dispositif à l’aide d’un dessin particulièrement évocateur par un soldat. Il acquiesce, incapable de se souvenir du nombre de civils qu’il a lui-même tués.
La banalité du mal
Ces éléments de contextualisation sur les méthodes employées par l’armée et le gouvernement israélien racontés par ceux qui sont aux premières loges permettent de mieux cerner l’opération de déresponsabilisation savamment orchestrée par l’État hébreu. En déshumanisant les victimes, par l’IA, les drones et les tirs de sniper à grande distance, le détachement de certains témoins prend alors tout son sens. Les exécutants sont persuadés de mener un combat juste. Certains l’admettent, tuer des civils innocents leur a même procuré du plaisir, voire de l’amusement. « C’est comme un jeu », décrit l’un d’eux.
Une illustration de plus de la banalité du mal, parfaitement résumée par un autre cinéaste israélien, Naval Lapid, après avoir vu NAZA. « Ce sont des gens bien, qui parlent de manière modérée, pas des militaires assoiffés de combat. En les écoutant, on comprend que les atrocités n’ont pas été commises par des extrémistes. NAZA met la lumière là où elle doit être », confie-t-il au Figaro.
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Devant la caméra de Yuval Abraham et Rachel Szor, certains témoins reconnaissent quand même leur part de responsabilité dans la mort de civils palestiniens − plus de 70 000 selon les dernières estimations − tués après l’attaque du 7 octobre 2023. Au point de comparer, d’eux-mêmes, les exactions israéliennes à Gaza avec un « massacre de masse » ou le génocide des juifs par le régime nazi. D’autres, au contraire, rejettent toute responsabilité. Ils évoquent leur position de simple rouage d’un système plus grand qu’eux. « On obéit aux ordres », dit l’un d’eux. « On ne nous autorise pas à avoir des remords », glisse un autre. « Mon rôle est technique, je n’ai pas de cas de conscience », défend également un pilote de drone.
Une réalisation implacable
Mais là où NAZA prend véritablement tout son sens, c’est dans sa mise en scène. Vous ne trouverez pas de reconstitution théâtrale digne d’un documentaire Netflix dans NAZA. Ici, les témoins racontent l’horreur sans détour et sans suspense.
Comme expliqué plus tôt, le film décrit aussi minutieusement comment l’État israélien s’est infiltré dans la vie des Palestiniens avec la mise en place d’un réseau de surveillance téléphonique à très grande échelle. Si on ne voit rien de ces images, les réalisateurs nous renvoient en miroir, pour illustrer les 24 témoignages, des scènes d’habitants de Tel-Aviv chez eux, dans leur quotidien. Yoga, sport, fête, lessive, cuisine, sieste… Le tout bercé par des téléviseurs constamment allumés, où les images du 7-Octobre tournent en boucle. Une normalité banale qui tranche avec la réalité de Gaza, à 60 km de là où ses habitants croulent sous les bombes.
Les deux cinéastes nous obligent ainsi à poser un regard voyeuriste, le même que celui que les autorités israéliennes posent sur des milliers de civils palestiniens. Ce n’est pas sans rappeler ce que donnait à voir Jonathan Glazer (par ailleurs producteur de NAZA) dans La Zone d’Intérêt, où il dévoilait l’obscène quiétude d’une famille allemande à quelques mètres du camp d’Auschwitz.
Dans NAZA, ce parti pris décontenance, tant ce qui est montré à l’image vient percuter ce que racontent les sources anonymes. Un dernier tour de force qui fait de ce documentaire une enquête journalistique passionnante et terrifiante, mais aussi et surtout un grand film de cinéma d’une sobriété implacable.



