Rire de la « cancel culture » ? C’est le pari réussi du nouveau roman de Fabrice Caro
Et vous, c’est quoi votre pire cadeau d’anniversaire ? Des chaussons en été, un jeu vidéo sans la console, ou peut-être un vélo d’appartement ? Ça, c’est ce qu’a reçu Émilien Borie. Lui, c’est le héros d’Alaska, le formidable, et non moins tordant, nouveau roman de Fabrice Caro, qui paraît aux éditions Gallimard, ce jeudi 1er octobre.
Contrairement à Figurec, Le Discours ou plusieurs autres des livres de l’écrivain de 53 ans (qui s’est aussi récemment illustré au scénario des derniers tomes d’Astérix et sa bande de Gaulois), ne cherchez pas dans son titre pour y trouver des indices : son histoire ne se déroule pas aux États-Unis, ni dans les montagnes ou la forêt.
Nous sommes en France, où Émilien Borie, un romancier (certes prolifique, mais pas une star non plus) dans la cinquantaine, vient de publier un nouveau texte. Loin d’être son meilleur, il s’est vu étriller par un critique radio pas vraiment tendre, pour qui son auteur serait carrément « un petit poussif », d’après ses mots à l’antenne.
Coup dur pour notre héros, un grand maladroit qui se remet à peine de ses trois mois de rééducation entourés d’octogénaires que lui a demandée une vilaine chute – à l’arrêt – de moto. Le départ de sa femme, on en parle ? Pauvre Émilien. Tout lui échappe, même ce foutu vélo planté au milieu de son salon que lui ont offert ses filles.
Une histoire de néonazis
Un beau jour, un homme croise sa route. C’est Yann Garnier, un ancien camarade dont le seul souvenir qu’il garde est une image de lui se masturbant dans une allée du CDI. Vite, faisons une photo, lui demande ce dernier. Pour une fois qu’on le reconnaît, Émilien s’en réjouit. Il pose tout sourire, le pouce en l’air. Le cliché atterrit sur Facebook.
Et là, c’est le drame. « Il semblerait que le Yann Garnier en question soit assez proche de certains milieux néonazis », signale au héros son éditeur. Les réseaux sociaux s’emballent. Son répertoire lui tourne le dos. Les médias, aussi. Émilien Borie, nouvelle victime de la « cancel culture » ? Oui, et c’est très drôle.
Le pari n’était pas gagné. Depuis plusieurs années, quand le sujet est abordé dans la littérature, au cinéma ou dans les séries tend souvent par révéler un fond de conservatisme, une critique sans le dire de la libération de la parole ou du « wokisme » chez son auteur, comme dans les films Fjord ou la dernière comédie d’Agnès Jaoui.
Preuve nulle part, soupçons partout
Fabrice Caro échappe, ici, au piège. Raconté du point de vue son héros, le livre ne condamne jamais le mouvement. On tourne en ridicule l’écrivain raté, pas le camp opposé. L’accumulation de gaffes et de maladresses réjouit. On rit devant son indisposition face à la situation (absurde dans les proportions) et la dépossession de lui-même.
Pourquoi s’être laissé empêtrer là-dedans ? Pourquoi ne pas avoir démenti plus tôt ? Derrière l’humour, le brio du roman tient dans sa capacité à mettre en lumière certaines zones d’ombre du débat sans moraliser, dont l’emballement de l’opinion publique ou les interprétations du silence d’une célébrité dans la sauce.
Le message vaut aussi pour les médias, qui ferment leur porte les uns après les autres au pauvre écrivain. C’est un hasard symbolique que le roman paraît moins d’une semaine après le cas de Thélyson Orélien, dont la promo au Canada et en France vient d’être interrompue. Sommes-nous entrés dans l’ère du soupçon ? Dans Alaska, pas tout à fait. Il existe un monde où la vérité d’Émilien n’est jamais ébranlée : chez les siens. C’est rassurant.
Alaska de Fabrice Caro, publié ce jeudi 1er octobre aux éditions Gallimard.



