Economia

Comment TotalEnergies arrive à plafonner les prix de l’essence au risque d’être accusé de concurrence déloyale

Depuis le printemps, TotalEnergies plafonne les prix de ses carburants à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,25 euros pour le gazole dans ses 3 300 stations de France hexagonale. Ce dispositif, lancé fin mars, devrait se poursuivre « tant que le conflit au Moyen-Orient durera », a assuré fin août le PDG du groupe Patrick Pouyanné.

Alors que les développements de la guerre en Iran et les déclarations imprévisibles de Donald Trump ne cessent de faire fluctuer le prix du baril, de nombreux automobilistes n’hésitent pas à faire un détour pour profiter de ce carburant à prix plafonné.

L’écart de prix avec les autres stations est en effet loin d’être anecdotique. Ce lundi 14 septembre, le litre de SP95-E10, l’essence la plus consommée en France, coûte en moyenne 2,18 euros selon le site spécialisé Carbu.com, soit 19 centimes de plus que chez Total Énergies. Sur un plein de 50 litres, cela représente une différence 9,50 euros. Pour le gazole cet écart atteint 2,50 euros pour un plein.

La recette de TotalEnergies : maîtriser la chaîne de production

Pourquoi Total Énergies peut-il se permettre un tel plafonnement ? La réponse tient principalement à son modèle d’entreprise. En effet, Total Énergies n’est pas seulement un distributeur auprès duquel les automobilistes se fournissent. Le groupe produit du pétrole, le raffine puis vend les carburants sur son propose réseau. Autrement dit, il contrôle plusieurs étapes de la chaîne, là ou les distributeurs comme Leclerc ou Coopérative U achètent leur carburant à des fournisseurs et doivent ensuite les revendre avec une marge.

C’est cette continuité d’activités qui permette à TotalÉnergies d’absorber une partie du coût de cette large opération de plafonnement. Le dispositif lui coûte en effet des millions d’euros : entre 250 et 300 millions en l’espace de cinq mois, selon Patrick Pouyanné. Mais d’un autre côté, le groupe qui fait tourner ses usines à plein régime a dégagé un bénéfice net de 11,2 milliards de dollars au premier semestre 2026, en hausse de 73 % sur un an, rappelle Challenges.

Et l’opération attire plus de clients qu’auparavant. « Les Français viennent chez nous, il y a des queues dans nos stations-service », se félicitait Patrick Pouyanné, sur France Inter fin août. Le PDG avoir gagné des parts de marché dans la distribution de carburants, passant de l’ordre de 22 % habituellement à 25 %.

« Une forme de concurrence déloyale »

Cette opération de plafonnement agace fortement les distributeurs concurrents de Total Énergies à commencer par les stations-service de la grande distribution, qui pèsent pour 62 % des ventes de carburant en France avec près de 5 000 stations-service. Début septembre, le PDG de Coopérative U, Dominique Schelcher a ainsi dénoncé sur BFMTV « une forme de concurrence déloyale ». « Ils maîtrisent toute la chaîne, de l’extraction au raffinage, à la vente donc ils maîtrisent leurs prix ce que nous ne pouvons pas faire. Et en plafonnant, cela nous fait une concurrence déloyale », a-t-il déclaré, regrettant de voir les volumes de carburant vendus par Coopérative U diminuer de 7 % depuis le début de l’année.

Même exaspération du côté des magasins Leclerc. « C’est de la concurrence déloyale », s’agaçait déjà en mai dernier Michel-Édouard Leclerc au micro franceinfo. « En tant que fournisseur, Leclerc a demandé à Total Énergie les mêmes tarifs qu’il fait à son réseau, et il nous a baladés en riant », précisait-il. En effet, Total Énergies est à la fois fournisseur et concurrent de certains distributeurs.

Les stations-service indépendantes en souffrance

Pour les stations-service indépendantes, l’inquiétude est encore plus forte. Leur argument de service de proximité a bien du mal à faire le poids face aux prix plafonnés de la concurrence. « Nous, c’est sûr qu’on ne peut pas faire ce genre de choses. Je ne peux pas acheter quelque chose deux euros et vous le revendre un euro », explique à Ici Besançon Jean-Charles Greusard, patron d’une station-service indépendante à en Haute-Saône.

La Fédération française des combustibles, carburants et chauffage (FF3C) a annoncé mi-juillet saisir l’Autorité de la concurrence. Elle dénonce en particulier le fait que le dispositif dure dans le temps. « Ce serait fait manière ponctuelle sur un week-end, on pourrait éventuellement le comprendre. Mais là, ça fait déjà depuis le mois de mars que cette situation tarifaire est en place, et plus ça dure et plus les petites stations-service se fragilisent », a ainsi déclaré Jacques Goisque, président de la FF3C, au micro de Sud Radio.

Pour le moment, la fédération qui représente près de 1000 stations-service indépendantes indique à Challenges n’avoir reçu eu aucun retour de l’Autorité de la concurrence.