Politique

Préserver sa radicalité tout en se présidentialisant, l’enjeu de Mélenchon pour 2027

Quel accueil réservera la Fête de l’Humanité à Jean-Luc Mélenchon ? Le candidat de la France insoumise, en lice pour sa quatrième aventure présidentielle, sera ce samedi 12 septembre en meeting au grand raout annuel où convergent toutes les nuances de la gauche. L’occasion rêvée de se poser en rassembleur, à condition de réussir ce qui semble presque contradictoire : conserver la radicalité qui le caractérise sans accentuer la fracture avec ceux qui, à gauche et au-delà, craignent de le voir accéder à l’Élysée.

À huit mois du premier tour, Jean-Luc Mélenchon est sondé autour des 15 % dans les intentions de vote, ce qui en fait le premier candidat à gauche. Pour autant, rares sont les configurations où il est donné au second tour. Et il est alors systématiquement défait dans un duel face à l’extrême droite. Contrairement à 2022 où « il est apparu comme un vote utile (…) cette fois-ci, voter Mélenchon quand on n’est pas dans le noyau mélenchoniste apparaît non pas comme un vote utile, mais comme un vote danger », analysait fin mai dans C Politique Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès. En cause selon lui : le déficit d’image dont pâtit le mouvement insoumis.

Selon les résultats 2025 de l’enquête annuelle « Fractures françaises » réalisée par Ipsos BVA pour Le Monde et la fondation Jean-Jaurès, la France insoumise est considérée par 64 % des sondés comme le parti le plus « dangereux pour la démocratie », soit une hausse de 7 points en 5 ans qui la place désormais devant le RN. Un vrai obstacle pour le tribun qui espère incarner le front républicain dans la perspective d’une qualification au second tour face à l’extrême droite.

« Compromis », nouveau mot dans le lexique insoumis

Pour espérer un report des voix en sa faveur, Jean-Luc Mélenchon travaille donc son image présidentiable. Le 27 août, il s’est ainsi rendu à Roland Garros pour participer au débat présidentiel organisé par le Medef. Normal pour un aspirant à l’Élysée ? En 2022 pourtant, il avait décliné pour incompatibilité d’agenda. Cinq ans plus tard, pas question de laisser la chaise vide. Sur place, l’insoumis est resté fidèle à sa ligne, allant jusqu’à s’opposer aux patrons sur l’allègement des normes entrepreneuriales. Mais le 2 septembre, dans une conférence plus confidentielle diffusée sur ses plateformes, le ton s’est fait moins conflictuel. Revenant sur la séquence au Medef, Jean-Luc Mélenchon a promis « d’avancer en s’appuyant sur nos droits et le droit international ». « Et personne ne pourra nous dire que nous sommes les Bolcheviks français qui sont en train de faire la loi, de ravager le système mondial », a-t-il insisté.

Parallèlement, la France insoumise s’active depuis plusieurs mois à construire de nouveaux réseaux, un autour de dirigeants de PME et TPE et un autre baptisé « Les Phrygiens » au sein de la haute administration. Le but est de « crédibiliser la capacité du mouvement à gouverner » selon un membre de ce réseau auprès de franceinfo. La mise en avant de ce travail de l’ombre par des cadres d’ordinaire taiseux sur l’organisation de la campagne s’inscrit dans la même logique. Tout comme la refonte du programme insoumis, qui devrait mettre davantage l’accent sur l’applicabilité des mesures. « On tient beaucoup à ce que tout soit finançable et crédible », expliquait fin août aux Échos Clémence Guetté, responsable du programme, à propos des mesures économique phares comme le Smic à 1600 euros ou la retraite à 60 ans.

Recherche affichée de crédibilité, constitution de réseaux patronal et administratif, assurance de leur capacité à discuter y compris avec des milieux hostiles… Tout est fait pour redorer l’image de l’insoumis en chef. « Il ne peut pas être question qu’en cinq minutes, je devienne le diable officiel à qui tout le monde jette une pierre. (…) Nous allons gouverner ce pays et pour gouverner, il faut faire des compromis », a même lancé Jean-Luc Mélenchon lors de la conférence de presse début septembre. Sur le papier peu compatible avec la radicalité revendiquée chez les insoumis, le terme « compromis » a été prononcé à au moins deux reprises par le tribun. Mais, prend-il soin d’ajouter, cela signifie aussi « dire l’endroit où passe la ligne indépassable. » Dit autrement : pas question de renoncer à la rupture.

« Si Mélenchon ça marche, c’est parce qu’il n’a rien renié »

Le choix des premières propositions mises dans le débat public l’illustre. Refonte des régions françaises ou « congélation » d’une partie de la dette publique, les deux mesures sont suffisamment éruptives pour répondre aux attentes de radicalité de leur base. « Si Mélenchon ça marche toujours, c’est parce qu’il incarne quelqu’un qui n’a rien renié », applaudissait Baptiste, sympathisant d’une trentaine d’années croisé aux Amfis fin août. Selon une étude de l’institut Cluster 17, le mouvement mélenchoniste est le seul, avec le RN, à disposer d’un socle de 10 % d’électeurs d’« une fidélité partisane exclusive ». Un avantage que les insoumis soignent sur le fond et sur la forme.

Devant ses partisans, Jean-Luc Mélenchon n’oublie ainsi jamais de tacler ses principaux adversaires, du Rassemblement national à François Hollande sur sa proposition de TVA sociale en passant par le bilan d’Emmanuel Macron et Gabriel Attal. Et s’il se dit « capable » d’entendre les préoccupations patronales, il n’hésite pas non plus à lancer un « Allez vous faire voir » à ceux qui prônent une réduction des dépenses sociales. Sous les applaudissements de la salle.

« Continuer à polariser pour attirer en encore plus » tout en « rassurant un électorat modéré et le convaincre qu’il peut gagner » sera « un dilemme constant » pour Jean-Luc Mélenchon dans la campagne 2027, analyse dans Le Monde le politiste Rémi Lefebvre. Le 2 septembre, alors qu’il discourait sur la stratégie insoumise en cas d’arrivée au pouvoir, Jean-Luc Mélenchon a expliqué que « si on ne veut pas renoncer à ses objectifs, il ne faut pas se fourrer face à des murs que nous ne pourrons pas escalader. » Un conseil aussi applicable à lui-même.