Santé

Cette BD raconte le combat d’une chercheuse pour expliquer des cancers infantiles en série

« Entre 2015 et 2021, dans un coin de campagne près de Nantes, 25 enfants développent un cancer. Sept meurent. » Voici l’histoire que raconte Pesticides – Leurs ravages sur la santé des enfants, bande dessinée scénarisée par la toxicologue Laurence Huc et illustrée par Marguerite Boutrolle, en librairies ce jeudi 17 septembre.

Un ouvrage choc, qui s’appuie sur un formidable travail de sourçage (une trentaine de pages d’annexe concluent le livre), dans lequel la chercheuse témoigne du « vertige » qui l’a saisie à mesure qu’elle enquêtait sur une série de cancers pédiatriques, qu’elle croisait des enfants ne se rendant plus à l’école qu’entre deux séances de chimiothérapie, des petits privés aussi de « l’un des droits les plus précieux à (ses) yeux, la capacité d’émerveillement ».

Laurence Huc est une éminente femme de sciences, docteure en biologie, santé et toxicologie, directrice de recherche à l’Inrae (l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), diplômée en philosophie des sciences. Cela fait un quart de siècle qu’elle travaille sur les substances cancérigènes pour tenter de comprendre comment elles infiltrent et influencent l’organisme. Qu’elle réclame, aussi, davantage d’action de la part des politiques, des institutions.

D’innombrables adversaires, plus ou moins assumés

Ce livre, elle en est l’autrice (avec l’aide de Sophie Caron au scénario) et l’une des protagonistes. On l’y suit dans son cheminement, on découvre ses observations, ses constats, on partage son horreur et son exaspération face à ceux qui l’entravent. On croise aussi des familles d’enfants malades à la recherche d’aide autant que de vérité et on l’accompagne dans sa quête de preuves de leur exposition aux produits « phytosanitaires » ou « phytopharmaceutiques », ces termes parapluies qui évite de parler frontalement de pesticides. Des substances qui pourtant « sont partout ». Dans les pâtes, les fleurs, nos jardins, les cours d’eau…

Comme le déclame le philosophe Érasme dans la BD, il serait « évidemment plus simple et moins cher de contrôler ce qu’on ingère que de se battre contre une méchante maladie ». Sauf que cette évidence n’est pas partagée par tous. Dans le livre, Laurence Huc et les familles qu’elle rencontre doivent lutter contre d’innombrables adversaires, plus ou moins assumés, plus ou moins actifs dans leur opposition. Il y a la bureaucratie, l’inaction des autorités en charge de la santé publiques, les lobbies qui parasitent la recherche et « interfèrent avec la démocratie », et plus largement un système normatif qui – au contraire de ce que prône Érasme – admet une part de risque en connaissance de cause…

La bande dessinée l’illustre notamment via l’irruption de « Pesti », petite mascotte rigolarde qui permet de comprendre comment un pesticide passe de sa conception industrielle à l’utilisation dans les champs au cours d’un cheminement qui, il faut bien l’admettre, fait froid dans le dos par sa fluidité.

David contre Goliath

À Sainte-Pazanne, au sud-ouest de Nantes, une usine de traitement du bois a longtemps eu recours à des POP (polluants organiques persistants), soit des pesticides parmi les plus dangereux du monde, pour faire face aux termites et aux moisissures. Ils ont infiltré les nappes phréatiques et contaminé les sols. Les collectivités en avaient conscience, mais la dépollution a été réduite au minimum avant l’établissement d’un lotissement et d’une école. C’est là que les cancers pédiatriques vont se multiplier, année après année.

Pour raconter cette histoire, Laurence Huc suit le fil conducteur d’Alban. On a découvert en 2015 une leucémie à ce petit garçon d’alors quatre ans. Il y a survécu, après avoir dû être réanimé à plusieurs reprises, notamment après un choc anaphylactique. Et puis il a vu d’autres enfants de son âge et de son école tomber malades les uns après les autres. Parmi eux, son meilleur ami, scolarisé dans la même classe. La douleur des chimios à répétition, l’adaptation de sa famille pour organiser un semblant de vie quotidienne entre les passages à l’hôpital, la colère de sa mère pour que les autorités finissent par agir et qui fondera le collectif Stop aux cancers de nos enfants… Laurence Huc raconte un combat « à la David et Goliath » pour établir des responsabilités.

« Merde, ils ont vu ! », lâche un professionnel de l’ARS, qui savait depuis des années que des produits cancérigènes étaient présents en trop grande quantité dans l’environnement.

Un polar dont le crime est bien réel

Entre une explication scientifique et un épisode de la vie personnelle de l’autrice, forcément chamboulée par son travail, la BD devient un polar, avec des victimes et des méchants, la quête de l’arme du crime et d’éventuels ratés de l’enquête. Sauf que rien n’est inventé, le crime est bien réel : la multiplication des cancers chez les enfants.

C’est pour parler du quotidien des familles que Laurence Huc nous présente Ophélie, viticultrice sans cesse exposée à des polluants dans son quotidien et dont le bébé a développé un cavernome portal in utero ; la maman de la petite Maïwenn, à qui on a diagnostiqué une leucémie post-mortem ; mais aussi la députée centriste Sandrine Josso, qui a sollicité la chercheuse pour venir en aide aux victimes de Sainte-Pazanne et dont la propre fille a survécu à une leucémie.

« 90 à 95 % des cancers sont liés à des expositions : polluants, pesticides, solvants, air, eau, alimentation », nous explique la Laurence Huc dessinée dans la BD. Or c’est bien là le problème majeur que soulève son livre : le constat d’un casse-tête impossible pour défendre la santé environnementale des Français, avec des scientifiques qui doivent prouver irréfutablement l’impact de substances tout en sachant pertinemment que c’est avant tout l’exposition multifactorielle qui démultiplie les risques. Les armes du crime sont partout, mais l’enjeu, pour obtenir condamnations et interdictions, est de déterminer celle qui a tiré.

Pesticides – Leurs ravages sur la santé des enfants, sortie jeudi 17 septembre (éditions Les printanières, 160 pages).