Santé

À l’apéro, tremper deux fois sa chips dans la sauce est-il vraiment si dégoûtant ?

A priori, un apéritif ou un dîner composé de petites assiettes à partager n’est pas une activité dangereuse, et encore moins sujette à polémique. Pour peu que l’on laisse de côté les sujets clivants, comme l’actualité et la politique, on est à peu près certain de passer un bon moment, surtout quand les personnes autour de soi sont des proches ou des amis.

Mais cela, c’était avant que vous, ou l’un des autres convives, ne commettiez ce geste hautement controversé : tremper dans la sauce un bâtonnet de carotte ou une chips, le ou la croquer, avant de l’y replonger à nouveau, faisant ainsi fi de toute bienséance.

Appelée outre-Atlantique « double dipping », soit « double trempage », cette pratique a été popularisée grâce à la série américaine Seinfeld. Dans un épisode intitulé « L’Implant » diffusé en 1993, George provoque un esclandre après avoir trempé machinalement sa chips deux fois dans la sauce lors d’une veillée funèbre. « C’est comme si tu plongeais toute ta bouche dans la sauce ! », lui rétorque vertement le personnage de Timmy.

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Jusqu’à 10 000 bactéries transférées

Depuis, le débat sur le « double dipping » n’en a plus fini d’être alimenté, au point qu’il possède sa propre page Wikipédia. On y apprend ainsi qu’en 2013, la marque américaine de tortillas et de sauces Tostitos a réalisé un sondage auprès de 1 000 personnes pour les sonder sur le « double dipping ». Près d’un homme sur deux (46 %) et une femme sur trois (32 %) trempait deux fois ses aliments dans la sauce même si, globalement, cette pratique rebute : 54 % des répondants ont déclaré qu’ils ne consommeraient pas de sauce après avoir vu quelqu’un d’autre tremper deux fois sa chips dans la même sauce. Un sondé sur quatre (25 %) a même affirmé qu’il incriminerait à haute voix la personne prise en flagrant délit de « double dipping ».

Car au-delà d’une question de savoir-vivre, la dimension hygiénique de cette pratique est aussi soulevée : est-ce si dégoûtant que ça de tremper dans le guacamole ou le houmous un aliment qu’on a déjà mis à la bouche ?

« On transmet effectivement des bactéries des aliments consommés à leur source », confirme auprès du Guardian le professeur en immunologie vaccinale John Tregoning. Le spécialiste s’appuie notamment sur une étude publiée en 2008 dans le British Medical Journal et qui démontrait que tremper son cracker dans la sauce entre trois et six fois transférait environ 10 000 bactéries de la bouche à la sauce. Pire encore : les chercheurs ont estimé que, si lors d’une fête, chaque participant trempait deux fois sa chips dans la sauce, cela signifie qu’il y aurait en moyenne un transfert de 50 à 100 bactéries d’une personne à l’autre par bouchée.

En revanche, toutes les sauces ne présentent pas le même risque de transmission bactérienne : la salsa est ainsi la pire sauce en matière de sécurité alimentaire, devant la sauce au fromage ou le chocolat fondu. La faute à son pH peu acide, dans lequel les bactéries ont plus de chance de survivre.

Mais les bactéries ne sont pas les seuls germes à souiller sauce salsa et autres tartinades. Les virus de la grippe, de la rhinite ou encore du Covid-19 peuvent aussi, en plus d’être transmissibles lors d’une toux ou d’un étrernuement, passer d’un humain à l’autre grâce aux microgoutelettes de salive qui finissent dans la sauce apéritive.

Les bactéries buccales sont loin d’être les pires

Tous ces germes contenus dans la sauce peuvent-elles nous rendre malades ? Concernant les bactéries, le professeur Tregoning se veut rassurant : la flore buccale de la plupart des gens est suffisamment équilibrée pour lutter celles provenant de la bouche d’une autre personne. En revanche, ajoute-t-il, le risque de transmission bactérienne est bien là, et peut causer une possible infection chez les personnes immunodéprimées ou ayant récemment pris un traitement antibiotique qui a affaibli leur microbiote. « Les bactéries sont partout, insiste-t-il. Ce n’est pas comme si votre bouche était plus pleine de bactéries que d’autres parties de votre corps. »

Si les bactéries présentes dans la bouche sont relativement inoffensives, ce n’est évidemment pas le cas des bactéries fécales, comme les salmonelles, ou encore des norovirus, responsables de la gastro-entérite et qui se transmettent eux aussi par voie féco-orale, « notamment par contact avec les aliments, et particulièrement lorsque les gens ne se lavent pas les mains en préparant les repas », insiste le professeur Tregoning.

Or, l’apéro constitue aussi un risque d’avaler ces bactéries pathogènes : en partageant un bol de cacahuètes ou d’olives où chacun plonge ses mains par exemple, ou même en se faisant passer un seau de pop-corn au cinéma.

Quant au risque d’avaler des bactéries buccales d’une autre personne, il est aussi maximisé lors d’autres événements festifs, notamment lors du soufflage des bougies d’anniversaire. Une autre étude a montré que le niveau de bactéries sur le glaçage était 14 fois plus élevé sur un gâteau dont on avait soufflé les bougies.

En conclusion, ce transfert de bactéries de bouche en bouche ne constitue pas de réel danger en matière de sécurité alimentaire. Mais mieux vaut quand même s’assurer que tous les invités se sont lavé les mains correctement avant de piocher une chips ou une pistache lors de l’apéritif. Et en cas de « double dipping », vous pouvez toujours, comme dans Seinfeld, les confondre pour ce crime de lèse-apéro.