D’où viennent la multiplication et le succès des films sur l’Occupation et la Résistance ?
Une matière inépuisable et toujours d’actualité. Les spectateurs pourront découvrir à partir du mercredi 28 octobre le nouveau film de László Nemes, réalisateur hongrois qui a choisi de raconter dans Moulin le destin et les derniers instants du résistant français en 1943. Ce long-métrage avec Gilles Lellouche est le dernier (en date) d’une longue série de films centrés sur les grandes figures de l’histoire française et la seconde guerre mondiale.
En mars, il y a eu Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli avec Jean Dujardin. En juin, les spectateurs ont pu découvrir les deux volets de La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry avec Simon Abkarian. Depuis le 30 septembre, Notre Salut d’Emmanuel Marre est en salle avec Swann Arlaud.
On peut aussi évoquer Les Enfants de la Résistance de Christophe Barratier avec Artus sorti en février et Les héros du Louvre d’Elie Chouraki avec Kad Merad, sorti le 9 septembre. La liste des films dédiés à la seconde Guerre mondiale, et plus précisément à la Résistance et à la Collaboration, sortis en 2026, est donc factuellement longue.
2027 à l’horizon
Se pose forcément la question du « pourquoi ». Pourquoi une telle multiplication de projets liés à cette thématique ? Pour le réalisateur de Notre salut, qui s’exprimait dans La Tribune Dimanche, le timing n’est pas un hasard. Il y voit l’expression « d’un retour du refoulé national, à un moment où l’extrême droite française connaît une audience grandissante ». D’après Emmanuel Marre, arrière-petit-fils d’un collaborateur, cela vient « remettre notamment en question le principe de l’égalité républicaine » alors que la prochaine élection présidentielle approche à grands pas.
Dans son film, Swann Arlaud incarne justement Henri Marre, collaborateur assumé qui, souhaitant profiter du régime de Vichy pour s’élever, a fini par contribuer à la rafle du 26 août 1942. « La dernière période de notre histoire où la démocratie n’a plus été le socle commun, c’est précisément sous le régime de Vichy. Il faut s’en souvenir », affirme Emmanuel Marre.
Invité sur Radio Classique, Antonin Baudry a, lui, expliqué pourquoi son diptyque dédié à Charles de Gaulle était plus d’actualité que jamais. « La France libre était d’abord un projet totalement chimérique, puis une cause perdue. Ça montre que ce qui compte, ce n’est pas forcément de gagner, mais de le faire, parce que ce serait pire de ne pas le faire. C’est un moteur très puissant », a expliqué le cinéaste avant de faire un lien direct avec la situation géopolitique. « Quand l’Ukraine a été envahie, tout le monde se disait qu’ils étaient finis, et il y a des gens qui préfèrent tenir bon même s’ils doivent y passer tous », a-t-il avancé.
L’un des objectifs de ses films est d’après lui de montrer « à quel moment le contrat social sur lequel on vit aujourd’hui est devenu possible, notamment avec la constitution du Conseil national de la Résistance ».
En ce qui concerne Moulin, László Nemes estimait essentiel en 2026 « de tendre un miroir à l’homme sur ses capacités, son attirance constante pour la barbarie, mais aussi sur sa possibilité de se transcender ». Et il l’a fait avec le portrait d’une figure de l’histoire française représentant, selon lui « ce qu’il y a de meilleur dans la civilisation occidentale », comme il l’expliquait dans les notes d’intention de la sélection officielle du festival de Cannes.
Blockbusters mémoriels
Outre le fond, il y a la forme, à commencer par des budgets souvent colossaux dignes de blockbusters américains : de 75 millions pour le diptyque de Gaulle et 30 millions d’euros pour Des rayons et des ombres. Ces films s’appuient aussi sur des castings cinq étoiles « rassurants » pour les spectateurs (et les producteurs) avec des acteurs parmi les plus en vue du 7e art français comme Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Swann Arlaud, Niels Schneider ou encore Benoît Magimel.
Impossible donc de passer à côté d’un phénomène que Le Temps qualifie de « rouleau compresseur mémoriel », d’autant plus lorsqu’ils ont pour certains bénéficié d’une campagne de promo offensive ; celle des de Gaulle a massivement investi les réseaux sociaux pour cibler un public jeune. De par leur thème et leur résonance médiatique, les longs-métrages sortis depuis plusieurs mois sont éminemment conversationnels et donc, potentiellement polémiques.
« Leur réception révèle tout d’abord une revitalisation des débats politiques cristallisés autour des représentations de la guerre et de l’Occupation, analyse l’historienne Sylvie Lindeperg dans Libération. Les chaos du monde, la liquidation méthodique des principes et des instances établis au sortir du conflit pour réguler l’ordre international attisent les inquiétudes : elles réveillent le besoin de comprendre et de sonder le passé, au risque parfois d’analogies hâtives. »
Dans le cas du film avec Jean Dujardin dans le rôle du patron de presse collaborateur Jean Luchaire, cela a été presque immédiat, et pour cause. « En présentant Luchaire comme un collabo de gauche, le film fait un contresens historique, qui a été récupéré par l’extrême droite pour disqualifier la gauche actuelle », souligne l’historien Renaud Meltz dans les colonnes du quotidien suisse Le Temps. Dans le cas de Moulin, c’est le choix de Gilles Lellouche de ne pas répondre à une question politique orientée sur 2027 lors de la conférence de presse à Cannes qui a fait les gros titres bien avant la sortie dans les salles obscures.
Qu’ils aient conquis les critiques ou pas, qu’ils aient déclenché des polémiques ou pas, le retentissement des longs-métrages de cette liste se ressent aussi très souvent au box-office. Le film de Christophe Barratier avec Artus a attiré plus de 1,3 million de personnes. Malgré sa durée de 3 h 15, le film de Xavier Giannoli a dépassé les 900 000 entrées. Notre Salut frôle les 600 000 entrées. Et pour les longs-métrages dédiés au général de Gaulle, on peut parler d’énorme carton puisqu’ils cumulent à eux deux un peu plus de 6 millions de spectateurs.
Une « tendance » conversationnelle et rentable qui va se poursuivre puisque le 13 janvier 2027, Le Faux Soir de Michaël R. Roskam avec notamment François Damiens et Bouli Lanners sortira en salle. Suivi la semaine suivante de La Troisième Nuit de Daniel Auteuil, présenté à Cannes en séance spéciale.



