Rencontre avec Félix Lefebvre, étoile montante du cinéma français et autre visage de « Moulin »
Six mois après avoir été projeté au festival de Cannes, Moulin sort dans les salles obscures ce mercredi 28 octobre. Le long-métrage réalisé par le cinéaste hongrois met en scène Gilles Lellouche dans la peau de Jean Moulin en 1943 lors de son arrestation par la Gestapo à Lyon, et de son emprisonnement. Dans le film, l’acteur fait face à Lars Eidinger dans le rôle de Klaus Barbie, à Louise Bourgoin dans celui de la Comtesse de Forez, mais aussi à Félix Lefebvre qui joue Martin, le codétenu de Jean Moulin.
Révélé par Été 85 de François Ozon, pour lequel il a été nommé au César de la révélation masculine en 2021, le comédien de 26 ans s’est construit en quelques années une place de premier plan dans le cinéma français.
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Avec des films variés comme La Passagère, Rien à perdre, Ni chaînes ni maîtres, L’épreuve du feu (qui lui a valu une seconde nomination aux César), ou Microstar, Félix Lefebvre s’est imposé comme une valeur sûre. Au point de séduire le réalisateur oscarisé László Nemes.
Le HuffPost s’est entretenu avec l’acteur français lors du festival de Cinéma 2 Valenciennes où il a reçu le Prix Jeune Talent.
Le HuffPost. Est-ce qu’un rôle comme celui de Martin était un choix évident ?
Félix Lefebvre. Quand tu es un jeune acteur et qu’un réalisateur avec ce talent-là, qui a un Oscar et a une forme de génie en lui, s’empare d’un sujet de mes cours d’histoire quand j’avais 13 ans, la vérité c’est que ce n’est pas vraiment un choix. Jean Moulin est une figure plus qu’importante pour notre pays. La question, c’était de réussir à décrocher le rôle, déjà. Ensuite, de lire le scénario pour m’assurer de ce que raconte le film et de ses valeurs. Aucun acteur n’a, je pense, envie d’être dans un projet qui ne raconte pas du tout ce qu’on a envie d’être en tant qu’être humain. Là c’était le cas. C’est un projet d’une envergure rare ; en faire partie est une fierté.
Comment se prépare-t-on pour un rôle si éprouvant physiquement et psychologiquement ?
Je suis allé voir les vraies prisons à Lyon où étaient les résistants, où a été Jean Moulin et ça a été très marquant. Je suis entré dans ces cellules minuscules, j’ai vu les gravures sur les murs qui étaient encore là. Quand on joue des trucs très durs, il y a souvent une barrière de protection. On peut se dire « c’est bon, c’est un film, tout va bien », on rentre chez soi le soir et on peut décompenser. Là, ça n’existait pas. Quand je suis arrivé sur le plateau de tournage, j’ai vu ces gravures reproduites à l’identique dans ce décor de cinéma. Il y a quelque chose de l’ordre de la responsabilité mais aussi de la nécessité. On ne se demandait pas pourquoi on faisait ça. Tout ce qui pouvait être dur physiquement ou émotionnellement était tellement moindre par rapport à ce que ces personnes avaient vécu. Ça donnait une certaine force et résistance ; Gilles (Lellouche) aussi, était habité par ça.
« Ce besoin de raconter le passé, c’est pour essayer de comprendre un petit peu comment on en est arrivé là. Pour essayer de ne pas y retourner. »
Justement, comment expliquez-vous la multiplication des films sur la Résistance et l’Occupation cette année ?
Il y a tellement de vies qui ont été impactées sur cette période-là qu’on pourrait faire une infinité de films. Mais au fond, je pense que sur certains points, cela fait douloureusement écho à ce qu’on vit aujourd’hui. Pour moi, si ça se démultiplie en ce moment, c’est qu’on est dans une période où on a l’impression qu’on est sur la frontière d’un renouveau de ça.
Vous parlez du contexte politique et de la prochaine présidentielle ?
Exactement. Je pense qu’on a peur de 2027 en France et plus généralement de tous les évènements qui se passent dans le monde. J’ai l’impression qu’il y a une tension globale sur le futur ; je la sens y compris dans mon entourage. Peut-être que ce besoin de raconter le passé, c’est pour essayer de comprendre un petit peu comment on en est arrivé là. Pour essayer de ne pas y retourner. J’espère que c’est pour ça en tout cas, et que ça va nous aider à prendre de meilleures décisions.
A-t-on besoin, quand on termine un film éprouvant comme Moulin, de faire totalement autre chose ?
Oui, mais pas parce que c’était trop « dur ». Pour avoir envie de tourner à nouveau rapidement, il faut que ce qu’on me propose ne ressemble pas à ce que je viens de faire. Sinon j’ai l’impression que cette ressource est épuisée et que je n’ai plus rien à donner. Je vais me répéter, m’ennuyer. Et j’aime l’idée d’essayer de ne pas être mis dans une boîte, car ça va très vite quand on est jeune acteur. Cela prend du temps, mais c’est un truc que j’essaie de mériter avec le temps, en ouvrant de nouvelles portes.
C’est ce que vous faites en incarnant un jeune cycliste pro dans la série Tour de France prévue pour l’an prochain.
J’ai des blessures un peu partout, mais c’est génial. C’est ce genre de rôles et ces spécificités qui donnent envie de travailler, d’explorer. Chez le sportif de haut niveau, il y a un truc fascinant de l’ordre de la tragédie grecque. Ils montent des montagnes littéralement, se déchirent les poumons, ont l’impression qu’ils vont mourir, mais ils y vont quand même. Après, ils redescendent à 100 km/h et risquent leur vie à chaque virage. J’ai l’impression d’aller à peine à un pourcent dans la douleur physique qu’ils s’infligent. Et même si ça n’a évidemment rien à voir, dans Moulin, j’avais l’impression d’expérimenter aussi à peine un petit pourcent de la difficulté de ce qu’ils avaient vécu. Dans les deux cas, professionnellement pour moi c’était tout aussi stimulant.
Il y en a un qui pourrait vous offrir votre premier César…
Sincèrement, c’est un truc auquel je ne pense pas du tout. Je suis très épanoui, je sais que j’ai beaucoup de chance d’avoir du travail, de tourner des choses qui me plaisent avec des gens qui m’intéressent. Dans ce métier qui me fascine, c’est déjà un luxe énorme, celui de pouvoir choisir.



