Pour son budget, Lecornu envisage de briser le tabou des retraites, mais peut-il trouver des alliés ?
Attention, terrain glissant. Comme ses proches prédécesseurs, le gouvernement de Sébastien Lecornu travaille une hypothèse potentiellement éruptive pour boucler le prochain budget : mettre à contribution les retraités, en l’occurrence les plus aisés. Plusieurs sources au sein de l’exécutif confirment aux médias (dont Le HuffPost) que la piste d’une désindexation des pensions les plus élevées est effectivement sur la table en ce mois d’août.
À l’heure actuelle, les retraites suivent la courbe de l’inflation. Selon les calculs du ministère de l’Économie, cette revalorisation automatique va représenter sur l’année 2026 environ 6 milliards d’euros de dépenses supplémentaires. L’idée serait donc de récupérer quelques gros sous en 2027 grâce à un gel partiel, dont la portée reste encore à définir.
C’est peu ou prou ce qu’ont essayé de faire Michel Barnier, puis François Bayrou, les prédécesseurs de Sébastien Lecornu à Matignon. Le premier plaidait pour un décalage de cette indexation, le second portait une « année blanche » générale, c’est-à-dire le gel de toutes les prestations sociales, dont les retraites. Les deux ont été contraints de reculer, avant de chuter à l’Assemblée nationale et de faire leurs cartons. Qu’en sera-t-il pour le nouvel aventurier ?
Certains ont essayé…
Si la question se pose, c’est parce que le débat sur les pensions de retraite a tout d’un grand tabou politique. La piste qui aboutit à mettre à contribution les plus aisés chez les plus de 65 ans fait sens pour tout gouvernement désireux d’enrayer le dérapage du déficit sans remettre en cause la stratégie économique des dernières années ni augmenter les impôts. De fait, la revalorisation des pensions représente un coût pour les finances publiques, au bénéfice d’une partie de la population qui, selon les chiffres, n’est pas la plus défavorisée.
Ainsi, si l’on tient compte du fait que les retraités sont souvent propriétaires, ce qui leur permet d’économiser le versement d’un loyer, leur niveau de vie est (en moyenne) égal voire légèrement supérieur à celui des actifs en France. Quant au taux de pauvreté, un autre indicateur significatif, il est bien moindre chez les seniors (de l’ordre de 10,4%) que dans l’ensemble de la population (15,4 %) ou chez les jeunes (plus de 17 %). Une exception, ou presque, à l’échelle de la planète.
Reste que ce théorème économique et politique demeure particulièrement impopulaire. François Bayrou, qui avait pris le risque de cibler vertement « les boomers » depuis le 20 heures de TF1 quelques jours après s’être installé à Matignon, s’en souvient. En s’incluant dans cette génération, celle de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui a connu le plein-emploi et l’expansion économique de la reconstruction, jusqu’aux chocs pétroliers des années 1970, le centriste avait suscité un tollé quasi général.
Lecornu trouvera-t-il des députés pour voter son budget ?
À gauche comme à droite, chaque parti s’attache effectivement à défendre quoiqu’il en coûte ce segment de la population, le plus assidu dans l’isoloir. Quitte à jouer de l’image d’Épinal du retraité modeste qui a « épargné toute sa vie », alors que le débat se concentre en réalité souvent sur les patrimoines les plus hauts. Alors, un an plus tard, Sébastien Lecornu pourra-t-il réussir là où son prédécesseur a échoué ?
Le Premier ministre a plusieurs atouts dans sa manche. Il jouit de son image de « moine-soldat », plus technique que politique, et peut avoir les coudées franches s’il ne nourrit pas d’ambitions présidentielles pour 2027. En ce cas, il peut plus que quiconque prendre le risque de faire tomber ce tabou-là, sans craindre les répercussions dans les urnes. Reste que les oppositions sont déjà en embuscade, avant une saison budgétaire forcément à hauts risques en pleine campagne élyséenne.
À peine l’idée éventée dans la presse, plusieurs élus, notamment du côté de l’extrême droite, ont fait savoir leur intention de ferrailler contre les intentions de l’exécutif. « Le gouvernement macroniste-LR veut faire payer son incurie totale aux retraités qui ont travaillé toute leur vie. Le groupe UDR s’opposera avec force à cette injustice », a par exemple réagi Éric Ciotti sur les réseaux sociaux, ce promoteur d’un libéralisme singulier, bien illustré cet été à Nice avec la suppression des dons de fourniture scolaire, mais l’instauration de la gratuité des transports en commun pour les retraités. Sébastien Lecornu, lui, a encore quelques semaines pour affiner ses priorités.



