Après la polémique Orélien, « on pourrait revenir au manuscrit » imagine Maxime Chattam
Le monde de la littérature est en ébullition depuis le lundi 21 septembre. Le phénomène C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, en lice pour tous les grands prix littéraires de l’année, aurait été écrit par une intelligence artificielle. C’est ce qu’affirme un compte X, captures d’écran du détecteur d’IA Pangram à l’appui. L’écrivain dément catégoriquement, soutenu par sa maison d’édition Grasset. Mais il n’empêche, la bombe est lancée.
Elle vient mettre sur la table une problématique latente mais restée jusque-là un peu planquée sous le tapis : celle de l’utilisation de l’IA dans la création littéraire. Outre le cas précis de l’écrivain fraîchement auréolé du prix Fnac, ces accusations touchent tous les auteurs, remettant en question leurs pratiques et utilisation ou non de l’IA dans le processus artistique, et l’implication de la montée en puissance de ces technologies dans l’évolution de leur métier. Certains comme Virginie Grimaldi ont pris la parole sur les réseaux sociaux pointant du doigt « des moments sombres et une suspicion permanente ».
Maxime Chattam est justement en train d’écrire un roman dans lequel une société s’effondre en partie à cause de l’IA. L’écrivain, qui a à son actif plus de 30 livres, a un avis bien tranché sur la question.
Le HuffPost : Est-ce que vous avez déjà utilisé de l’IA pour écrire un roman ?
Maxime Chattam : Dans ma bande de copains romanciers, j’étais le plus réticent. Cela fait seulement deux bouquins où, de temps en temps, je me suis autorisé à poser une question sur un sujet, pour voir comment elle réagissait, tout en disant ’Quelle horreur ce truc.’ J’ai très vite lâché l’affaire. Et pour écrire, jamais, j’aime trop ça.
La plupart des gens qui écrivent savent très bien qu’en réalité, quand on se pose une question, ce qui est le plus intéressant, ce n’est pas la réponse, c’est le chemin qu’on va faire pour trouver cette réponse. Sur Internet ou dans des livres, on va creuser et accumuler des infos plus riches qui vont nous ouvrir des possibilités qu’on n’avait pas envisagées. Parfois ça prend 10 minutes, parfois trois jours, parfois 10 semaines. Peu importe, c’est ce qui vient nourrir un roman. C’est ce qui fait qu’un auteur ne tourne pas en boucle toute sa vie autour des mêmes sujets. Il va se nourrir de toutes les errances et de toutes les fausses routes.
Beaucoup d’auteurs ont exprimé se sentir concernés par les accusations portées à l’encontre de Thélyson Orélien. Vous les comprenez ?
Je n’ai pas lu le livre et serais de toute façon bien incapable de me prononcer. Mais quoi qu’il en soit, cela pose la question du discrédit que ça va jeter désormais sur les auteurs. Surtout sur les jeunes. Si demain quelqu’un passe mon dernier livre dans un détecteur et qu’une des IA, sur les je ne sais pas combien qui existent, dit ’Peut-être qu’il y a 20 % de chance que 10 % des phrases soient faites l’IA parce que son truc de réflexion fonctionne comme ça’ – alors même qu’il n’y a pas une phrase d’IA dans mon roman – Et bien ça jette le discrédit sur tout ce que j’écris.
Moi, et les auteurs qui avons derrière nous 15, 20 ou 30 bouquins, on a une force pour nous : on écrit depuis des années et bien avant l’émergence de l’IA. Mais pour tous ceux qui écrivent depuis pas très longtemps, c’est une horreur. Toute leur vie, ils risquent de devoir lutter pour prouver que ce qu’ils ont écrit vient de leur tête et pas d’un logiciel.
Comment un auteur pourrait ’prouver’ que son texte est bien de lui ?
Moi le premier, j’écris sur ordinateur. Mais à un moment, les auteurs vont peut-être revenir à quelque chose de plus organique de la matière même de l’écriture : l’encre, le stylo, le papier. Sur un manuscrit, on verra les corrections, les ratures, les retours en arrière. Et là, on aura la mécanique de la création sous les yeux. Parce que je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup d’auteurs qui soient capables de faire un premier jet d’une traite sans correction.
On finira peut-être aussi par faire passer des examens aux auteurs. Il faudra performer de l’écriture, dans un acte immédiat, sur un temps court, dans une pièce avec trois personnes pour témoigner, une caméra etc. Sauf que certains auteurs ne pourront pas performer sous cette forme de pression là. Il y en a pour qui l’écriture demande du temps, de la réflexion.
Et le travail des maisons d’édition dans tout ça ?
Selon moi, il faut faire confiance à l’instinct humain de celui qui est en relation première avec le texte et l’auteur du texte. Je pense que pour l’instant, on ne va pas remplacer les éditeurs par de l’IA. Un jour peut-être, mais je n’espère pas. Et dans ce cas, c’est qu’on aura déjà remplacé les auteurs par de l’IA.
Vous pointez du doigt une transformation irrémédiable de votre métier.
Être romancier, demain, cela voudra dire quoi ? Aujourd’hui, tout le monde s’émeut en disant ’un roman écrit par l’IA, ce n’est pas un roman’. Mais dans 10, 15, 20 ans, les générations pour qui l’IA sera un outil comme un autre – comme nous avec internet, la télé, les smartphones – diront que c’est un savoir-faire et que ça met l’écriture à la portée de la plupart des gens, à partir du moment où ils savent prompter. Ce sera le prompt le savoir-faire.
Mon rapport au plaisir d’écrire, à moi, c’est que l’essentiel de la création de l’œuvre et de la satisfaction d’écrire un roman, ce n’est pas de l’avoir fait mais d’être en train de le faire. Mais on va forcément redéfinir ce que veut dire écrire, et ce qui procure aux auteurs du plaisir. Est-ce qu’un auteur sera alors juste celui qui a commis l’œuvre en IA, avec un bon prompt ? Si oui, ce ne sera sans doute pas aussi négatif dans l’esprit des lecteurs que ça l’est aujourd’hui.
Demain, entendre des gens dire d’un livre écrit par IA qu’il est bien, c’est possible ?
Je n’ai aucun doute que cela va se produire. C’est une évidence, et à un horizon assez court. L’IA sera totalement accepté comme outil de création. Parce que le résultat conviendra. Il y a des tas de gens qui diront ’Ce bouquin, je l’ai adoré, c’est généré par IA. Je m’en fous, c’était super.’ Les gens s’en contenteront parce que l’IA sera devenue bien plus douée ou précise dans l’émotion humaine, et qu’ils auront habitué leur cerveau à ce type de contenu là.
Oui, il y a des tas d’auteurs qui vendront moins de bouquins, parce que ceux écrits avec de l’IA seront moins chers, il va falloir se réinventer. Mais vivre avec la peur de ça, non. L’IA dans l’écriture, c’est presque ridicule d’en avoir peur à côté des dangers que ça va générer partout ailleurs.



