Il y a à boire et à manger dans ce film bruyant avec un Tom Cruise méconnaissable
Il y avait bien un loup. Durant la promotion du film Digger, en salle ce mercredi 30 septembre, une théorie tenace s’était imposée sur Internet et dans les sphères cinéphiles : et si le nouveau film d’Alejandro G. Iñárritu cachait en réalité une comédie musicale ?
Si Tom Cruise, la star du film, a démenti cette drôle de rumeur, Internet avait raison sur un point : Digger n’est pas exactement ce qu’il prétend être. À tel point qu’il a été expressément demandé à la presse de ne pas tout dire sur ce que réserve cette sombre farce aux airs de film catastrophe. Une consigne plutôt commune quand il s’agit du dernier Marvel… un peu moins pour un film d’auteur oscarisé comme Alejandro G. Iñárritu (Birdman, 21 Grammes, The Revenant). Qu’importe, nous respectons ce choix qui a du sens, tant l’impact au visionnage vaut le détour.
Digger, c’est donc l’histoire de l’homme le plus puissant au monde, Digger Rockwell, incarné par un Tom Cruise totalement habité par son rôle. Homme d’affaires spécialisé dans l’extraction de pétrole, il va être contraint de se lancer dans une mission effrénée pour s’ériger en sauveur de l’humanité avant que la catastrophe, qu’il a lui-même déclenchée, n’anéantisse l’Europe, voire la planète entière… Idée alléchante sur le papier, Digger est un visionnage pour le moins perturbant.
La lecture de ce contenu est susceptible d’entraîner un dépôt de cookies de la part de l’opérateur tiers qui l’héberge. Compte-tenu des choix que vous avez exprimés en matière de dépôt de cookies, nous avons bloqué l’affichage de ce contenu. Si vous souhaitez y accéder, vous devez accepter la catégorie de cookies “Contenus tiers” en cliquant sur le bouton ci-dessous.
Un fabuleux « Tom Cruise Show »
C’est indéniable, Tom Cruise est bluffant dans Digger. Il est méconnaissable dans la peau de cet odieux magnat du pétrole, mais suffisamment libre de ses mouvements (malgré le maquillage et les prothèses) pour offrir une palette de jeu aussi caricaturale qu’excentrique.
Avec ce rôle, il en profite pour revenir à l’une de ses marottes : ponctuer sa filmographie de prestations singulières devant la caméra des plus grands réalisateurs. Et on ressent le plaisir sincère dans cette collaboration avec Iñárritu, loin des cascades de la franchise Mission Impossible. Ce qui n’est pas pour nous déplaire.
Comme dans Tonnerre sous les Tropiques ou Magnolia, l’acteur de 64 ans prouve qu’il sait encore surprendre et mettre en danger son image d’icône hollywoodienne. La voie semble déjà toute tracée vers l’Oscar qui lui manque toujours. Sa prestation remarquable (paradoxalement l’une des plus nuancée de sa carrière) ne serait pas aussi marquante sans son duo avec Riz Ahmed (Sound of Metal, Nightcall). Le comédien incarne ici le professeur Ganesh, responsable de la sécurité environnementale de l’entreprise pétrolière de Digger. Scientifique maladroit en début de film, il se révèle être un contrepoids parfait au personnage de Digger, avant de finir complètement ivre et désabusé par les choix de son patron.
Parmi les autres qualités indéniables du film, on retient bien évidemment sa direction artistique sensationnelle. Que ce soit les costumes, les décors de l’opulente demeure de Digger et la photographie d’Emmanuel Lubezki… Le film du réalisateur mexicain fascine par ses multiples idées visuelles et sa mise en scène piochant allégrement dans la tragédie théâtrale. Il faut le reconnaître, sur la forme, Digger est une grande réussite.
Apocalypse (écologique) Now
Pour ce qui est du fond, on laissera la liberté à chacun de se faire son propre avis sur ce film bordélique et souvent maladroit, bien que toujours généreux. Car si Digger laisse difficilement indifférent, c’est parce qu’il déploie un message sombre et désabusé sur l’espèce humaine, seule responsable de sa chute annoncée. Difficile, d’ailleurs, de ne pas penser à Don’t Look Up devant cette grande mascarade.
Si le constat écologique du film ne peut être que partagé, il glisse peut-être trop volontairement dans la caricature grandiloquente pour faire l’unanimité, enfonçant les portes ouvertes d’une humanité confrontée à la catastrophe annoncée mais incapable de réagir. En réalité, tout dépendra de votre degré d’acceptation de l’absurdité des décisions prises par Digger et par le président Compson − caricature ultime du président américain incarné par John Goodman − tant elles relèvent d’une triste banalité à l’aune de notre réalité.
Le film empile d’ailleurs les parallèles (trop ?) appuyés avec l’Amérique de Trump. Sur le Groenland par exemple. Il livre néanmoins un regard percutant sur l’importance du pétrole comme fondement de la civilisation moderne et comme opium indispensable de la mondialisation. Un message prodigué lors d’un grand moment du film, où Tom Cruise prononce un discours provocateur devant une assemblée mondiale qui place les responsables politiques occidentaux face à l’incohérence de leur indignation collective.
Expérience de cinéma unique
Le constat global sur ce théâtre vivant désastreux ne manque toutefois pas de pertinence par ses nombreux aspects méta. En questionnant par exemple le spectateur sur sa position passive et attentiste devant un film, tout autant que face au désastre écologique auquel on assiste tous sans broncher.
Le sens profond (et caché) de cette farce humaine prendra ou ne prendra pas. Mais en faisant de l’humain la menace ultime d’une comédie catastrophe qui ne dit pas son nom, Digger reste une expérience singulière à découvrir absolument en salle, compte tenu de ce qui se cache à l’intérieur du film.
Souvent outrancière, toujours bruyante, mais surtout sur-stimulante jusqu’à l’épuisement, la tragédie existentielle d’Alejandro G. Iñárritu ne se fera sans doute pas beaucoup d’amis. Ceux qui attendaient un nouveau blockbuster de Tom Cruise tomberont de haut, ceux qui espéraient une satire subtile aussi. Entre les deux, subsiste toutefois un espace ténu où Digger parvient à creuser un sillon singulier, mené, et c’est indéniable, d’une main de maître par Tom Cruise.



