Cette course au Goncourt a mis en lumière de sérieuses divergences en matière d’IA
Ils ne sont plus que quatre. Leurs noms ? Philippe Jaenada, Yannick Haenel, Clémentine Mélois et Sylvain Prudhomme. Ce mardi 3 novembre, l’un d’entre eux se verra remettre la plus convoitée des récompenses littéraires françaises : le prix Goncourt, un an après le sacre de Laurent Mauvignier pour La Maison vide.
Cette année, il a fallu beaucoup d’endurance pour finir la course, perturbée en cours de route par la chute d’un des favoris, Thélyson Orélien. Phénomène de la rentrée littéraire pour son roman C’était ça ou mourir, l’écrivain canado-haïtien a vu son nom être retiré en raison d’accusations de plagiat, sur fond de soupçons d’usage d’IA.
Lâché par son éditeur à Montréal, l’auteur de 38 ans a reconnu avoir copié le travail de certains de ses pairs dans plusieurs de ses écrits du passé, et s’être servi d’outils d’intelligence artificielle dans le cadre de traductions ou de recherches pour son dernier roman. Dans l’écriture, ce n’est pas le cas, promet-il.
Les membres du Goncourt et du Femina l’avaient déjà éliminé sans attendre de leurs sélections. Ceux du Renaudot ont attendu les dernières révélations pour en faire de même. Le signe de divergences sur l’affaire, qui a mis en lumière un débat plus profond opposant les uns et les autres dans le monde de l’édition en matière d’IA.
Alain Damasio et la recherche d’infos
« L’IA se déployait jusqu’ici de manière clandestine, comme une eau qui s’infiltre dans l’artisanat des écrivains, raconte Alain Damasio, star de la SF, dans les pages de Télérama. Personne, ou très peu, n’en parlait explicitement. Cette polémique oblige à poser les questions de fond : que devient l’acte d’écrire, que devient notre artisanat sous IA ? »
Même s’il craint pour une certaine « industrialisation » de l’art de la littérature, l’auteur de La Horde du Contrevent ne méprise pas l’outil. Il utilise souvent Claude pour faire des recherches. Récemment, il a aussi demandé à l’assistant conversationnel de « balayer » toutes les prépositions françaises d’un texte pour les classer.
Grâce à l’agent d’Anthropic (qu’il compare à « une équipe de chercheurs »), l’écrivain dit s’être épargné un gain de temps considérable. Un point de vue que partagent Franck Thilliez et Bernard Minier, dont l’IA est au cœur des œuvres. Eux aussi s’en servent pour défricher le travail préparatoire, nous ont-ils confié dans cet article.
En France, ils ne sont pas les seuls. D’après un récent sondage de l’Ifop, lesdits assistants virtuels sont de plus en plus utilisés pour rechercher une info, en dépit du potentiel lot d’erreurs, des « hallucinations », leurs biais culturels, ou leur consommation énergivore en électricité (en comparaison aux moteurs de recherche classiques).
Coral Hart à l’étranger, le prix Pascal en France
À l’étranger, certains ne cachent pas y avoir recours au-delà des requêtes. « J’ai choisi d’être celle qui se montre et dit : il faut avoir ces discussions » sur l’IA et l’écriture, a par exemple expliqué Coral Hart. L’écrivaine sud-africaine sous pseudonyme a produit 371 livres en 20 mois, en jonglant entre ChatGPT, Claude et Grok.
« Quand j’ai démarré, on ne pouvait écrire qu’un paragraphe à la fois, et il me fallait deux ou trois prompts. Aujourd’hui, je peux avoir un premier jet en une fois, s’enthousiasme-t-elle auprès de l’AFP. La syntaxe s’est améliorée, la structure des phrases aussi. » Au total, cette dernière a déjà dépassé le million de livres vendus, selon son estimation.
Les entrepreneurs Albin Serviant, Gilles Mentré et Philippe Rodriguez ont flairé le filon. En ce mois d’octobre, les trois Français ont lancé un appel à candidatures en vue de la première édition du prix Pascal, une nouvelle récompense littéraire créée par leurs soins visant à saluer une œuvre coécrite avec l’intelligence artificielle.
« Là où d’autres traquent l’IA à coups de détecteurs qui se contredisent, le Prix Pascal demande aux auteurs de la déclarer : ni prosélytisme ni procès, la transparence comme terrain de débat et d’intelligence collective », soutiennent-ils. Les membres du jury doivent être annoncés sous peu, avant le nom du lauréat à la mi-décembre.
La résistance de Virginie Despentes
Peu de chance d’y voir Virginie Despentes. Sur le plateau de C ce soir, la romancière a récemment déclaré écrire désormais uniquement dans un cahier pour limiter au maximum l’intrusion de l’IA dans son processus créatif. OK pour les corrections d’orthographe, mais non aux suggestions envahissantes en cas de page blanche, dit-elle.
« Je ne connais pas grand-chose de plus jouissif que de chercher la phrase juste, faire tourner les mots dans sa tête, tout à coup la voir apparaître, abonde dans ce sens Virginie Grimaldi sur Instagram. Le brouillard qui se lève, et, derrière la joie. » Elle ajoute : « Comment on se regarde dans le miroir quand on reçoit des compliments pour un texte qu’on n’a pas écrit ? »
Amélie Nothomb va plus loin. Le chemin compte plus que le résultat, selon elle. « Bien sûr qu’écrire est épouvantablement difficile, admet l’écrivaine belge chez Brut. Mais c’est la chose la plus fascinante au monde. » « Les gens qui confient des passages de leur livre » à une IA « n’ont pas compris de quoi il était question », martèle-t-elle.
L’avis des Français
Une grande majorité de lecteurs semble être de cet avis. D’après un sondage Ipsos pour l’école d’ingénieurs CESI, 69 % des Français estiment qu’un livre écrit avec l’intelligence artificielle « n’est pas de la vraie littérature ». Ils sont 92 % à souhaiter que l’usage pour tout ou partie de l’écriture d’un livre soit mentionné sur la couverture.
Face à cette demande de transparence et la montée des soupçons d’utilisation non déclarée de ces logiciels dans la littérature, des labels « écrit par un humain » se sont multipliés, comme sur la plateforme d’autoédition Librinova (avant que n’éclosent les accusations visant Thélyson Orélien), ou plus récemment à l’initiative des éditions de L’Observatoire.
Au Goncourt, on réfléchit à modifier le règlement. L’idée, témoigne son président à France Culture, c’est de « faire comprendre à tout le monde littéraire, les libraires et les critiques » que cela « reste un prix qui couronne une œuvre écrite par une femme, un homme, un être humain, quelqu’un qui regarde le monde, l’inspecte, l’ausculte et fait partager avec des lectrices et des lecteurs sa propre expérience ». Ce n’est pas demain que les noms de Claude, Grok ou ChatGPT seront annoncés à la fenêtre du Drouant.


