« Il a été un roc » : comment Alice Detollenaere et Camille Lacourt ont fait face au cancer
« La première pensée que j’ai eue c’était [la peur] de perdre mon conjoint », raconte Alice Detollenaere, mannequin et présentatrice, face à la caméra. En 2020, elle apprenait être atteinte d’un cancer du sein. Six ans plus tard, désormais en rémission, elle revient, aux côtés de son conjoint Camille Lacourt sur leur parcours face à la maladie. Leur témoignage apparaît dans le documentaire diffusé sur M6 ce 3 novembre à 21h10, « Cancer, la vie devant », écrit et réalisé par Juliette Paquin.
Le programme donne la parole à des personnalités et des anonymes pour raconter cette pathologie qui touche 4 millions de Français, et, par ricochet, les 5 millions d’aidants qui les entourent. Alice Detollenaere et Camille Lacourt, eux, y partagent la manière dont le cancer a affecté leur couple. Auprès du HuffPost, ils sont revenus avec beaucoup de sincérité sur ce moment de leur vie.
Le HuffPost. Alice Detollenaere, quand vous abordez votre diagnostic, vous parlez de la peur de perdre votre partenaire. Les femmes qui ont un cancer ont six fois plus de chance de vivre une séparation que les hommes. Connaissiez-vous ce chiffre ?
Alice Detollenaere. À l’époque, je n’avais pas du tout connaissance de ce chiffre que je connais bien maintenant, car c’est une réalité. Quand on m’a annoncé mon cancer, j’ai eu peur car cela faisait un an qu’on était ensemble avec Camille, et j’avais peur qu’on ne tienne pas. En rencontrant d’autres femmes qui avaient eu un cancer du sein, je me suis rendu compte que, quelle que soit la durée de leur relation, elles étaient nombreuses à avoir la même peur.
Camille Lacourt. Beaucoup fuient, mais je préfère mettre en avant ceux qui sont restés, qui ont eu les bons gestes et ont été là pour leurs compagnes, pour les bonnes raisons. Nous sommes de plus en plus nombreux.
Dans le documentaire, vous expliquez que votre conjoint a été votre roc. Comment faire pour être solide et fiable pour un proche malade ?
A.D. Quand je dis que Camille a été un roc, concrètement, c’est qu’il a pris sa place d’aidant. Il avait envie d’être là avec moi aux rendez-vous, de prendre des notes et de poser des questions, d’être acteur et pas que spectateur. J’ai mis longtemps à me remettre car j’ai été opérée deux fois, une première mastectomie [retrait d’un sein, ndlr], puis une deuxième, préventive, sur l’autre.
Entre-temps, il y a eu la naissance de notre enfant… Tout cumulé, ça a été très beau, mais très fatigant. Pendant ces deux ans, lui, n’a jamais cessé de me soutenir. Il préparait des défis sportifs et allait courir 20 km avec une poussette de course dans laquelle il mettait notre enfant, pour que je puisse me reposer. Ça peut paraître dérisoire, mais sur le temps long, c’est un vrai soulagement.
Camille Lacourt, quels sont les conseils que vous donneriez aux personnes aidantes ?
CL. Dans les avions, les conseils de sécurité disent qu’il faut d’abord mettre son masque à oxygène avant d’aider les autres à mettre le leur. Être un bon aidant, c’est aussi ça : admettre qu’on a besoin parfois de sortir, et pouvoir l’expliquer à l’autre. Régulièrement, j’allais boire un café ou un verre avec des amis. C’est important parce que ça permet de voir autre chose, mais aussi d’avoir un espace où parler de ce qu’on vit.
Nos proches peuvent nous aider à mieux comprendre ce qui se passe, avec leur regard moins proche de la situation. On souffle, et on revient : ce n’est pas une fuite, ça fait partie du rôle d’aidant, ça permet de revenir comme un roc.
Vous l’expliquez tous les deux dans le documentaire, la fin des traitements, même si elle a été un soulagement, a paradoxalement été la plus difficile pour votre relation…
CL. C’est important de savoir que ce n’est pas parce qu’on est en rémission, qu’on est guéri, qu’on retrouve sa vie soudainement. Nous, on ne le savait pas. Quand on est sortis du dernier rendez-vous avec la chirurgienne, qui nous a dit « C’est bon », j’ai eu envie de conquérir le monde. On venait de surpasser un moment difficile, et je suis monté dans un train à 300 kilomètres heure, avec l’envie de tout faire. Mais je me suis rapidement rendu compte que j’étais seul dans ce train, et qu’Alice était encore en état de choc, à avoir peur de la récidive.
AD. C’est surtout une thérapeute qui nous a aidés à nous en rendre compte, nous, on n’avait rien compris (rires) ! Moi, quand la chirurgienne m’a annoncé ça, je ne me sentais pas soulagée. J’avais une lecture très funeste du cancer, parce que j’avais perdu ma tante de cette maladie quelques années plus tôt, mon père était mort d’un cancer un an auparavant…
Je n’allais pas bien, sans réussir à savoir pourquoi. C’était presque plus dur après le cancer que pendant et comme je ne trouvais pas les mots pour l’expliquer, je me disais que notre couple n’allait pas bien. Nous avons vu une thérapeute, mais j’ai refusé de parler de la maladie. C’est elle qui a fini par revenir vers nous en nous disant « J’ai fait mes recherches, vous ne m’avez pas dit qu’il y a 6 mois, vous avez eu un cancer du sein. Il faut absolument qu’on en parle. » C’est comme ça que j’ai découvert que ce que je vivais était normal, et je conseille aux personnes concernées de se faire accompagner de cette manière.
Alice Detollenaere, dans le récit de votre parcours, les questions de l’image de soi et du corps ont une place importante. Où en êtes-vous de ce cheminement aujourd’hui ?
AD. Le cancer du sein touche une partie du corps des femmes auxquelles, selon moi, on les ramène souvent, car on a tendance à voir une femme à travers ses attributs. Dans le cadre du couple, il faut accepter de voir sa compagne différemment, qu’elle est plus que son ancienne apparence, qu’elle a changé… Ça a l’air simple quand on le dit, mais dans la réalité ça ne l’est pas tant.
CL. Face à ses craintes, j’ai beaucoup dit à Alice « Tu n’es pas qu’une paire de seins, ce n’est pas ça que j’aime chez toi », sur le ton de l’humour d’abord, mais en le pensant réellement. Ce message-là nous a aussi permis d’avancer.
AD. Aujourd’hui, je suis présentatrice d’une émission de beauté et santé sur le média « Mieux ». Cette question est vertigineuse. On nous répète que l’apparence n’est rien, que c’est secondaire par rapport à la santé par exemple, mais en même temps, l’apparence est au milieu de tout dans notre société. Moi-même, j’ai été mannequin, je sais de quoi je parle.
Dans mon émission, je ne cesse de constater à quel point l’image de soi fait partie du rétablissement, de la guérison de beaucoup de patients. La question fait partie de la manière dont se reconstruit quand son intégrité physique a été touchée. À titre personnel, je suis en paix sur le sujet, au bout de ce cheminement. Parce que les changements font partie de la vie, parce qu’on vieillit. Et vieillir, c’est un privilège !


