Le RN s’emballe complètement sur cet effet supposé de son contre-budget
Le marché mondial a les yeux rivés sur le Rassemblement national. C’est en tout cas ce que les troupes de Marine Le Pen aimeraient faire croire. Ce mardi 6 octobre, le parti lepéniste s’est félicité de voir le taux d’emprunt français à 10 ans baisser pendant la présentation de son contre budget et a lié les deux évènements. Au mépris de toute logique économique.
En pleine conférence de presse aux côtés de Marine Le Pen et Jordan Bardella, le député RN Jean-Philippe Tanguy a repris le micro pour annoncer une « bonne nouvelle » en direct. « Comme la dernière fois que Marine Le Pen avait parlé de finances publiques dans la presse anglo-saxonne, j’ai le plaisir de vous annoncer que le taux de l’OAT à 10 ans a fortement baissé pendant la prise de parole de Marine Le Pen. Petite dédicace au gouvernement qui lui quand il parle le fait flamber », a souligné le « monsieur économie » du parti. Selon le visuel relayé par les cadres, le RN estime que la présentation de leur contre-budget a occasionné une baisse de 0,104 point du taux des obligations assimilables du Trésor (OAT), désormais à 4,763 %. « La crédibilité de Marine Le Pen par la preuve », appuie Sébastien Chenu.
De quoi parle-t-on exactement ? Les OAT sont des titres financiers que l’État français émet et vend à des investisseurs pour pouvoir emprunter sur les marchés. C’est ensuite grâce à ces emprunts que la France, endettée à plus de 3 000 milliards d’euros, finance l’écart entre ses dépenses et ses recettes. Comme pour un crédit conso’ accordé à un particulier, plus le taux d’emprunt (ici le taux des OAT) est élevé, plus la France devra sortir de l’argent pour rembourser son prêt. En annonçant qu’une prise de parole de Marine Le Pen a fait baisser le taux d’emprunt sur 10 ans, le RN sous-entend donc qu’une victoire en 2027 contribuerait à « restaurer les comptes publics ». CQFD ? Pas du tout.
Le RN saute à pieds joints dans « le piège » de l’analyse financière
D’une part parce que la chronologie de l’évolution des taux « ne colle pas vraiment » au discours du RN. Jeudi 1er octobre, le taux d’emprunt de la France sur 10 ans a battu un record en atteignant les 4,96 %, un seuil jamais vu depuis 2002. Mais « l’OAT 10 ans a commencé à respirer dès vendredi, c’est-à-dire plusieurs jours avant que le document du RN ne soit présenté», pointe Grégory Raymond, journaliste spécialisé interrogé par Le HuffPost.
Un haut fonctionnaire passé par Bercy s’étrangle aussi devant l’interprétation des élus d’extrême droite — « des guignols » — et met en avant la dimension « mondiale » de la baisse des taux. Cette ampleur rend impossible tout lien avec le contre-budget, à moins de penser que les marchés européens et américains soient suspendus aux lèvres de celle qui n’est, à ce jour, qu’une simple députée candidate pour la 4e fois à l’Élysée.
Car ces mêmes obligations ont baissé, dans les mêmes ordres de grandeur et au même moment, pour d’autres pays. « Soit les annonces de Marine Le Pen ont un impact sur la politique de Giorgia Meloni, soit c’est juste une baisse de taux ponctuelle et je crois que le RN s’est emballé un peu rapidement », raille aussi auprès de journalistes Agnès Pannier-Runacher, députée Renaissance.
Surtout, il est très hasardeux de lier une annonce politique à un mouvement des marchés. « La tentation existe toujours. Et c’est justement l’un des pièges les plus classiques de l’analyse financière », rappelle Grégory Raymond. « Un événement survient, un prix bouge. On en conclut que le premier explique le second. Or les taux souverains réagissent à une multitude de facteurs, des anticipations de politique monétaire aux flux des investisseurs », poursuit-il, avant de conclure : « Au milieu de toutes ces variables, vouloir isoler l’effet d’un programme politique revient, au mieux, à formuler une hypothèse ».
Après avoir passé des jours à se défendre des révélations de Mediapart sur les propos antisémites de Jordan Bardella, le RN comptait sur la présentation de son plan budgétaire pour détailler son programme pour 2027. La séquence devait aussi prouver la crédibilité du parti vis-à-vis du secteur financier. Mais après cette conclusion hâtive qui fait tiquer les milieux économiques, le déficit du RN en la matière apparaît loin d’être résorbé.



