Emmanuel Macron va-t-il finir par intervenir dans la crise des lycées ?
Le grand absent. Bousculé par la spontanéité du mouvement, l’exécutif peine toujours à trouver la parade à la fronde des lycéens qui secoue la France depuis plus de dix jours. Le gouvernement redoute les conséquences de l’acte III de cette mobilisation, ce mardi 6 octobre, tandis que le président de la République s’attache pour l’instant à garder le silence.
Après une embardée à l’international, et son intervention de rentrée dans les journaux télévisés de TF1 et France 2 pour évoquer les différents conflits géopolitiques et leurs conséquences pour l’Hexagone, Emmanuel Macron a effectivement retrouvé la discrétion à laquelle il s’astreint sur la scène nationale depuis plusieurs mois. Tout juste préside-t-il une réunion à l’Élysée, ce mardi soir, en compagnie de plusieurs ministres concernés par la colère de la jeunesse. Soit deux semaines après le début de la crise.
Pour l’heure, sa seule déclaration relative au mouvement social remonte au mercredi 30 septembre. Elle est venue de l’étranger. Depuis Madrid, où il effectuait une visite d’État, le président a dit « entendre et comprendre les angoisses, parfois les colères, que notre jeunesse peut avoir », cependant, « aucun de ces débats, aucune de ces craintes ne légitime la violence », a-t-il ajouté. Quelques mots, mais une première différence de ton par rapport à celui utilisé par Sébastien Lecornu et ses ministres jusqu’alors.
Ce que fait Macron en coulisses
Depuis, la tension est montée de plusieurs crans, et l’entourage du chef de l’État affirme qu’il suit la situation de très près, selon la formule consacrée. De fait, c’est en coulisse que se joue pour l’instant l’essentiel de son action, ou de ses reproches. Selon nos informations, qui confirment plusieurs échos de presse, Emmanuel Macron n’a pas spécialement goutté l’approche tout sécuritaire adoptée par son gouvernement dans les premières heures de la crise.
Le président de la République estime concrètement que la réponse du pouvoir à la détresse et aux revendications des lycéens ne peut se résumer à l’envoi de cars de CRS pour déloger les manifestants, et qu’un débouché politique sera nécessaire pour sortir de ce nouveau bourbier. En ce sens, Les Échos affirment qu’il s’est fait fort de rappeler à Sébastien Lecornu et son ministre de l’Intérieur Laurent Nunez l’obligation des forces de l’ordre à agir dans un cadre « déontologique » et « proportionné. »
Une attention sans doute salutaire pour endiguer la spirale de violences à l’œuvre. En une quinzaine de jours, à peine, 215 jeunes ont été blessés, dont plusieurs grièvement à la suite d’interventions policières. Un adolescent a été éborgné à Tours, le 30 septembre dernier, par ce qui pourrait être un tir de lanceur de balles de défense (LBD), tandis qu’un autre, à Lens, a eu la main arrachée par une grenade lors d’une intervention de CRS. Selon le ministère de l’Intérieur, le décompte est également massif du côté des forces de sécurité : 650 blessés (sans détail sur les gravités ou la nature de ces actes.)
Emmanuel Macron a-t-il été entendu ? Si la désescalade, souhaitée par le chef de l’État, et réclamée à cor et à cri par l’opposition de gauche, ne se constate pas encore dans les rues, le gouvernement semble malgré tout changer de braquet dans son expression.
Pourquoi est-il si discret ?
Illustration ce lundi. Après les déclarations martiales de Matignon en fin de semaine, qui se concentrait sur les « émeutes urbaines » et leurs responsables dans la sphère politique, sans un mot pour les revendications des lycéens, Sébastien Lecornu a voulu faire « un pas supplémentaire pour répondre à leurs difficultés. » Il a donc fait savoir sur les réseaux sociaux qu’il confiait à ses ministres cinq « chantiers prioritaires » pour assurer les cours, améliorer les locaux ou encore mieux organiser les journées des jeunes.
De quoi préparer le terrain au possible atterrissage du mouvement, et, par conséquent, offrir une fenêtre d’action au chef l’État pour la suite des événements. Doit-il rompre son silence et se mettre en première ligne ? Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron apprécie descendre dans l’arène pour débattre avec ses contradicteurs et mettre en scène son rôle de réconciliateur. Ce fut le cas avec les « grands débats » qui ont suivi la fronde des gilets jaunes, ou, dans une autre mesure, lors des discussions houleuses avec les paysans au salon de l’Agriculture. Aujourd’hui, les choses sont différentes.
La colère de la jeunesse ne se cristallise pas autour de sa personne. C’est assez rare pour être souligné, son nom n’apparaît pas (ou si peu) sur les pancartes ou les slogans, facétieux et provocateurs, des manifestants. Le signe d’une fin de règne amorcée, sans doute, mais qui n’interdit pas, pour autant, les possibles dérapages. Ainsi, si Emmanuel Macron fait le choix d’intervenir, au risque de prononcer une petite phrase dont il a le secret, il prend concrètement le risque d’attiser une colère déjà vive. Voilà le dilemme.
Surtout, le locataire de l’Élysée serait sommé de répondre sur plusieurs aspects de son bilan. Car si les jeunes ne le ciblent pas directement, c’est bien contre les conséquences de ses décisions qu’ils se mobilisent. Ainsi, la génération dans la rue est celle qui a souffert des milliers de suppressions de poste décidés par ses ministres de l’Éducation nationale depuis dix ans, et qui a conduit l’enseignement secondaire à compter aujourd’hui moins de professeurs qu’en 2008, alors qu’il scolarise 250.000 élèves de plus. Quant aux critiques sur les temps scolaires, elles répondent, en partie, à la réforme du lycée instaurée en 2018 sous l’impulsion de Jean-Michel Blanquer, laquelle a largement complexifié la fabrique des emplois du temps. Ici plus qu’ailleurs, on comprend donc que le silence est d’or.



