Politique

Ce que disent et ne disent pas les réactions hostiles à l’envoi de troupes en Arabie saoudite

Pour eux, c’est non. La décision annoncée par Emmanuel Macron d’envoyer des moyens militaires en Arabie saoudite pour protéger des infrastructures pétrolières sensibles est loin de faire l’unanimité dans la classe politique. Au Rassemblement national et à la France insoumise, par exemple, on dénonce une décision solitaire et dangereuse.

Jean-Luc Mélenchon a été le premier à réagir, jeudi 24 septembre dans la soirée, juste après la prise de parole du président de la République sur TF1 et France 2. Pour le candidat à l’élection présidentielle, envoyer « des troupes en Arabie saoudite, c’est s’installer sur un théâtre de guerre », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux. Avec ses cadres, ils exigent un vote du Parlement sur cette initiative présidentielle, susceptible selon eux de faire de la France un « belligérant » dans la guerre qui secoue la région.

Dans le même esprit, le député du Rassemblement national Sébastien Chenu a insisté ce vendredi dans la matinale de BFMTV sur les dangers induits par une telle opération. « C’est nous engager dans un coin du monde qui n’est pas stabilisé, c’est prendre un certain nombre de risques que nous ne voulons pas prendre et que nous n’avons pas à prendre car nous n’avons pas d’accord de défense qui nous lie et qui font de l’Arabie saoudite un partenaire », a-t-il assuré, tandis que Marine Le Pen et Jordan Bardella restent singulièrement silencieux. La réalité est toutefois plus nuancée.

La France est déjà engagée au Moyen Orient

Concrètement, Emmanuel Macron a annoncé jeudi soir que les « moyens militaires » concernés, « c’est-à-dire des soldats, des radars, des systèmes de défense » allait être envoyés sur zone pour « protéger » le site de Yanbu. Il s’agit d’un port pétrolier, et maillon stratégique du réseau d’installations énergétiques saoudien, visé ces derniers jours par les Houtis, des combattants pro-iranien situé au Yémen voisin.

Concernant l’opportunité d’une telle opération, il est vrai que la France n’a pas de clause de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite, à l’image de ce qui existe dans le cadre de l’Otan par exemple, comme semblait le souligner Sébastien Chenu. Mais les deux pays se rapprochent, et il existe bien entre eux plusieurs accords de partenariat, coopération ou d’assistance militaire. Ceux-ci comprennent notamment la formation, l’entraînement ou la coopération dans le domaine de l’armement.

Ici, le président de la République évoque « une discussion finalisée avec les Saoudiens » autour d’une opération strictement défensive pour « protéger » un site pétrolier crucial dans la crise énergétique actuelle, mais sans « engager » la France dans ce conflit entre le royaume et ces rebelles pro-iraniens. « On se met en situation de protéger ce site, parce que de là sortait il y a quelques jours, plus de cinq millions de barils. Ce n’est pas négligeable », a-t-il expliqué jeudi soir, sans exclure la possibilité de recourir aux avions rafales. « On verra l’évolution et les besoins. On en a dans la région », a-t-il précisé.

De fait, Paris est déjà mobilisé dans la zone. En plus des ententes bilatérales, et de sa présence historique dans la région, l’armée française participe à une mission de sécurisation de l’Union européenne en mer Rouge depuis le début 2024. La France a déjà déployé 4 frégates et plusieurs centaines de marins pour garnir cette opération conjointe avec l’Italie, la Grèce ou les Pays-Bas, laquelle vise à protéger les navires marchands des attaques menées par les Houtis. Une visée « défensive » là aussi, assumée depuis plusieurs années.

Macron doit-il passer par le Parlement ?

Difficile, donc, de voir en l’état le risque supplémentaire de cobelligérance que ferait peser l’initiative annoncée par Emmanuel Macron jeudi, et qu’il avait par ailleurs déjà dessiné trois jours plus tôt à la tribune de l’ONU. Du reste, les armées françaises ont déjà intercepté plusieurs dizaines de drones depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, pour protéger le Qatar ou les Émirats arabes unis, en vertus d’accord de défense, sans que la France soit considérée comme un cobelligérant dans ces conflits.

Reste malgré tout la question du cadre de cette opération, aux détails encore flous, et surtout de son ampleur. Emmanuel Macron doit-il passer par le Parlement, comme le réclame Jean-Luc Mélenchon ? « Il n’a pas tort d’évoquer l’article 35 de la Constitution », estime le spécialiste Benjamin Morel, sur les réseaux sociaux, lequel précise que l’Assemblée nationale et le Sénat doivent être informés trois jours, au plus tard, après le début de l’intervention de forces armées hors du territoire.

Mais « il y a une ambiguïté sur ce que concerne l’article », relève le constitutionnaliste. « Les précédents excluent notamment les exercices, certains prépositionnements et les déploiements ne présentant pas de caractère opérationnel. Rentrent en compte l’importance des moyens, la dangerosité du théâtre et la perspective d’un engagement coercitif », précise-t-il. Une nuance qui, sauf déploiement massif, pourrait sans doute permettre au chef de l’État de se passer de cet assentiment formel.