Édouard Geffray, les limites d’un techno désarmé pour désamorcer la crise des lycées
Comment éteindre l’incendie ? Depuis quinze jours, Édouard Geffray affronte sa première grande crise politique. Propulsé au ministère de l’Éducation nationale il y a un an, ce haut fonctionnaire au profil techno, qui n’a jamais exercé de mandat, est contraint de gérer une contestation XXL, sur fond de difficultés budgétaires et de crépuscule de la macronie, après dix ans au pouvoir. Son déplacement ce jeudi matin dans un lycée de Reims, où il est attendu à 9h30 afin de participer à l’un des « temps lycéens » promis par Sébastien Lecornu, sera scruté.
Nul besoin de lister tous ses prédécesseurs (Lionel Jospin, Gabriel Attal, Jean-Pierre Chevènement, Najat Vallaud-Belkacem, Jack Lang, François Bayrou…) pour réaliser que la plupart d’entre eux avaient un profil beaucoup plus politique, qui rend plus faciles les perspectives de sorties de crise. Ancien directeur général des ressources humaines du ministère de l’Éducation nationale puis directeur général de l’enseignement scolaire, Édouard Geffray maîtrise toutefois ses dossiers.
Depuis le début de la mobilisation lycéenne, il n’a jamais été pris à revers, déroulant parfois doctement sa vision, chiffres précis à l’appui. Sans esbroufe ni goût du clash. Mercredi, lors de son audition à l’Assemblée nationale, le ministre a tenté de répondre au procès en immobilisme qui lui est fait… à sa manière. Pourquoi a-t-il tant tardé à prendre la mesure de la colère qui couve dans les établissements ? Il a raconté s’être rendu, dès le 28 septembre, au lycée Gutenberg de Créteil pour échanger avec les élèves et les personnels.
« Alors, je ne l’ai pas fait devant les caméras, c’est pour ça que les gens ne l’ont pas vu. Je n’ai pas trouvé utile de poster sur TikTok le fait d’aller voir des collègues », a-t-il ironisé. Mais ce que lui reprochent les lycéens (et les oppositions) n’est pas tant de ne pas savoir communiquer. Plutôt d’avoir accusé un retard à l’allumage et de ne pas offrir, aujourd’hui, de débouché à la crise.
« Il commence enfin à comprendre qu’il faut donner des gages politiques », souffle Manuel Bompard, le coordinateur de La France insoumise, auprès du HuffPost. Jugeant « pitoyable » la gestion de crise du gouvernement, le bras droit de Jean-Luc Mélenchon appelle à envoyer « un premier signal budgétaire » en revenant sur le gel des APL ou les suppressions de postes dans l’enseignement. La députée LFI Marie Mesmeur va même plus loin, puisqu’elle a sommé le ministre de démissionner lors de son audition mercredi matin.
« Vous n’avez pas compris l’ampleur de la colère »
Le peu de réponses qu’a tenté d’apporter Édouard Geffray suscite d’ailleurs les railleries au point que les organisations lycéennes et étudiantes demandent désormais à parler à Sébastien Lecornu. Le ministre a en effet annoncé, en début de semaine, lancer une plateforme sur laquelle les lycéens sont invités à faire part de « leurs difficultés et leurs attentes ». « La démocratie ne peut pas se résumer à des réunions de gestion de crise ni à des plateformes. Vous n’avez pas compris l’ampleur de la colère qui s’exprime », lui a reproché la députée PS Fatiha Keloua-Hachi.
Beaucoup estiment qu’Édouard Geffray n’a non seulement pas vu venir le mouvement des lycéens, mais qu’il a en plus longtemps cru qu’il finirait par s’essouffler. Depuis des mois, il se veut optimiste, estimant que le déclin démographique permettra aux classes d’être moins surchargées.
Au risque d’oublier tous les autres sujets de mécontentement qui, pourtant, ne datent pas d’aujourd’hui : températures extrêmes enregistrées dans certaines classes lors des canicules ; désarroi provoqué par Parcoursup ; réforme du lycée qui a compliqué les emplois du temps et conduit les élèves à faire des journées à rallonge… La question se pose de savoir si Édouard Geffray n’a pas su sentir ces signaux faibles par manque de vécu politique, ou s’il bénéficie d’un poids politique trop faible pour se faire entendre de Matignon et de l’Élysée.
Peu d’annonces à faire
Il est étonnant de voir que lorsqu’il est interrogé sur les éventuels échanges qu’il pourrait avoir avec des candidats à la présidentielle ou leurs équipes, le ministre affirme n’en avoir aucun. Certains ont toutefois été surpris de le voir accepter de débattre avec Manuel Bompard, le 4 octobre en direct sur France 2. Il n’avait que des coups à prendre, coincé à la fois par son profil techno mais aussi par la solennité de son poste, qui l’empêche de descendre franchement dans l’arène politique.
Les syndicats enseignants ne sont pas beaucoup plus tendres avec lui. « Quand Édouard Geffray dit qu’il faut “faire vivre la démocratie”, il a raison dans l’absolu. Mais il propose des solutions classiques à un mouvement qui ne l’est pas », déplore Sophie Vénétitay, la secrétaire générale du Snes-FSU, syndicat majoritaire dans les collèges et lycées, auprès du Figaro. À défaut d’annonces concrètes à faire, le ministre de l’Éducation se résout donc à expliquer qu’il n’y a pas « d’autre voie dans une démocratie que le dialogue ». Sans doute un peu court pour répondre à l’une des plus grandes mobilisations lycéennes de ces dernières décennies.



