Politique

La lettre explosive de Darmanin à Nuñez pour l’après-Lyhanna se retourne contre lui

Une missive à fragmentation. Plusieurs médias ont dévoilé samedi 8 août une lettre de Gérald Darmanin adressée à son collègue Laurent Nuñez, exposant les travaux menés par les parquets après la vague d’indignation provoquée par l’affaire Lyhanna. Un document de douze pages qui dresse une litanie de défaillances dans la prise en compte des violences sexuelles faites aux enfants.

Le garde des Sceaux dénonce par exemple l’existence d’un gigantesque « stock fantôme », des dossiers non répertoriés par la justice (au nombre de 1275 à Nîmes ou 905 à Caen), faute de lui avoir été transmis par les services d’enquête. À l’origine de ces failles, Gérald Darmanin pointe pêle-mêle un manque criant d’effectifs, la formation « notoirement » défaillante des enquêteurs « au préjudice de la qualité des procédures », mais également l’investissement professionnel parfois insuffisant, « y compris dans les unités spécialisées. »

Bref, le réquisitoire est accablant et provoque, par conséquent, de nombreuses réactions dans la sphère politique et au sein des forces de l’ordre. Plusieurs syndicats de police, d’ordinaire défendus coûte que coûte par le gouvernement, se disent « trahis » par leur ancien patron, celui qui a occupé la fonction de ministre de l’Intérieur plus de quatre ans, entre 2020 et 2024. En creux, c’est donc la question de son bilan qui se pose.

« Hypocrisie », « cynisme » et « trahison »

Pour l’Association nationale de police judiciaire (ANPJ), l’ancien « premier flic de France » agit ainsi en « véritable Docteur Darmanin et Mister Gérald », en dressant aujourd’hui des « constats et alarmes justifiés » mais dont il n’a pas su s’occuper en temps voulu. « Dans ce rapport, Docteur Darmanin, ministre de la Justice, se livre à un exercice d’inventaire des lacunes des services de police judiciaire du ministère de l’Intérieur, si longtemps occupé par Mister Gérald, resté place Beauvau plus de quatre ans, soit plus qu’aucun de ses prédécesseurs depuis 50 ans », cingle notamment l’ANPJ dans un communiqué publié dimanche soir. « C’est bien son propre bilan de ministre de l’Intérieur que l’actuel ministre de la Justice torpille aujourd’hui », ajoute l’association, en dénonçant son « hypocrisie. »

Tout aussi « révolté », le secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale parle, lui, de « cynisme » et « trahison » de la part de celui qui enchaîne les portefeuilles ministériels depuis 2017. « On a eu de cesse de rappeler à Gérald Darmanin pendant quatre ans qu’il fallait (…) arrêter de faire de la communication politique sur le dos des policiers pour s’attaquer » aux problèmes, s’est ainsi indigné Frédéric Lauze, dimanche, sur BFMTV, « et pas énoncer une priorité tous les jours. » Un point qui ressort dans la lettre du garde des Sceaux, lequel dessine un sens de la priorisation parfois erratique sur le terrain.

Dans ce contexte difficile, l’ancien maire de Tourcoing ne pourra pas trouver quelconque soutien au sein des troupes de son propre ministère. Échaudés par ses critiques au lendemain de l’affaire Lyhanna, quand il avait jeté la lumière sur les dysfonctionnements du monde judiciaire, tout en essayant de se dédouaner personnellement et d’écarter la question des moyens, les syndicats et associations de magistrats retiennent surtout la propension du ministre à « renvoyer la balle. » Le tout, quitte à donner l’impression de « découvrir l’état » des services qu’il a pourtant dirigés pendant quatre ans.

Sa réforme de 2024 pointée du doigt

Concrètement, les syndicats et associations pointent du doigt les enjeux d’effectifs et budgétaires, à l’heure où « les ministères de la Justice et de l’Intérieur souffrent toujours de sous-dimensionnement pour traiter ce contentieux devenu de masse », selon les mots de Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats. De fait, pour l’un ou pour l’autre, la France peine à supporter la comparaison avec ses meilleurs voisins européens. Mais la question des moyens n’est pas la seule à émerger

Gérald Darmanin est également critiqué pour la réforme de la police qu’il a menée en 2024, malgré un vent de fronde assez large. Celle-ci a notamment conduit à la fusion de services sous la direction d’un seul et même chef dans chaque département, malgré l’opposition des syndicats de police et de magistrats.

Pour ses contempteurs, dont l’ANPJ, l’association qui regroupe les enquêteurs chargés de la délinquance de haut spectre (criminalité organisée, financière, etc.), le texte « a considérablement affaibli l’ex-police judiciaire », sans soulager les « services d’investigations chargés de la petite et moyenne délinquance. » La PJ aurait donc perdu de son efficacité, désormais employée à des missions éloignées des investigations, et de son attractivité, sans que cela ne permette d’améliorer les conditions de travail des enquêteurs, soumis à un flot de dossiers toujours plus conséquent.

Conscient de cet effet boomerang, potentiellement violent après sa missive qui n’avait pas vocation à être dévoilée, selon son entourage, Gérald Darmanin essaie d’apaiser les débats. Il a publié dimanche sur X un courrier (qui résume la note de 12 pages) envoyé à Laurent Nuñez ainsi qu’à la ministre de la Santé Stéphanie Rist, « pour que nulle fake news n’existe ». L’occasion, aussi, de défendre son bilan notamment en matière de création d’effectifs de policiers et de gendarmes. Pas suffisant, pour l’instant, pour freiner le retour de bâton.