La Nobel de littérature 2026, une inconnue ? Pas des fans de cette série lesbienne culte
Anne Carson, ça vous parle ? Comme très souvent avec le prix Nobel de littérature, qui a été remis ce jeudi 8 octobre à la poétesse canadienne de 76 ans, le nom de la lauréate ne vous dit sûrement pas grand chose, à moins d’être un passionné d’hellénisme… ou peut-être un fan d’une des séries lesbiennes les plus cultes du petit écran : The L Word.
Retour en arrière. Nous sommes dans l’épisode 1 de la toute première saison du show des années 2000. Jennifer Schecter, alias « Jenny », vient d’emménager à Los Angeles avec son petit ami de l’époque, Tim. Dès le premier soir, elle met les pieds chez deux voisines, Tina Kennard et Bette Porter, qui organisent une sauterie.
C’est là, assise sur le canapé à côté de la pimpante Alice Pieszecki, qu’elle croise une autre femme, Marina Ferrer. « As-tu déjà lu quelque chose d’Anne Carson ? », lui demande cette dernière. Le regard de Jenny s’illumine. Bien sûr qu’elle connaît. Elle, elle a dévoré Autobiographie du rouge et Eros the Bittersweet.
« Je pense que ces livres ont en quelque sorte changé ma vie », confie la jeune femme. Le premier est un roman inspiré du mythe de Géryon. Il est paru en 1998. Le second, un essai incontournable de la Canadienne sur la nature paradoxale de l’amour romantique.
« Et toi, tu les as lus ? » surenchérit Jenny. « Oui », rebondit du bout des lèvres Marina. Les deux femmes sont charmées. « Wow, s’emballe Alice, toujours assise entre elles deux. Vous devriez essayer le test de compatibilité amoureuse de Cosmo. » Petit rire gêné. Plus tard dans la soirée, elles échangeront leur premier baiser dans la salle de bain.
Découvrez ci-dessous la séquence (dans sa version originale) :
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La mention d’Anne Carson comme facteur de connexion érotique dans cette séquence (un peu dans son jus, certes) fait sourire aujourd’hui. Pour l’époque où la série devient emblématique pour une partie de la communauté lesbienne, cela n’a rien d’anodin, nous dit cet article de Slate, paru au moment du lancement de The L Word.
Une icône « antibourgeoise »
Au cours des cinq années qui ont précédé la sortie du show en 2004, l’écrivaine canadienne est « devenue une héroïne culturelle — ce genre d’icône “antibourgeoise” qui, comme l’a un jour fait remarquer Susan Sontag [essayiste et militante queer, qui a entre autres théorisé la notion de “camp”, NDLR], séduit par son caractère “répétitif, obsessionnel et impoli” ».
Professeure d’histoire et de grec ancien, souffrant aujourd’hui de la maladie de Parkinson, Anne Carson a enseigné dans les prestigieuses universités de McGill à Montréal, du Michigan et de Princeton. Elle est aussi connue dans les milieux littéraires anglo-saxons pour ses écrits explorant les questions d’identité et des relations, non sans ironie.
« L’amour et tous ses appâts, le contentement, les épreuves, les sentiments complexes, les désillusions, et toutes les questions reliées au spirituel et au divin constituent les thèmes les plus fréquents de sa poésie », souligne l’une des spécialistes de son œuvre, la professeure Linda Morra, dans l’Encyclopédie canadienne.
Autobiographie du rouge
Elle est la première femme à avoir reçu en 2001 le prestigieux prix britannique de poésie T.S. Eliot pour The Beauty of the husband : A fictional essay in 29 tangos, où elle décortique les tourments d’une femme obsédée par les liaisons de son mari. La récompense lui avait valu à l’époque les foudres sexistes d’un critique du Guardian, selon qui elle était une « impostrice » et son texte, un « récit apitoyé sur son malheur conjugal ».
En 2010, elle a également reçu le prix Pen pour ses traductions du dramaturge grec Euripide (Grief lessons : four plays by Euripide, 2008), son adaptation dans If not, winter (2002) des écrits de la poétesse grecque Sappho (VIe siècle avant J.-C.), « mère de la poésie » pour bien des lesbiennes surtout, rappelle Slate.
Anne Carson n’est pas homosexuelle, mais comme le met en scène The L Word – non sans maladresse, estime également l’autrice de l’article –, son œuvre résonne dans la communauté queer. Jenny n’est pas la seule à citer Autobiographie du rouge. Disponible aux éditions de L’Arche en France, le texte plein d’empathie a été salué pour sa façon de raconter le fait de devoir dissimuler son identité.



