La semaine où le climat de la présidentielle est passé de pesant à étouffant
Il est des semaines qui comptent double dans une campagne élyséenne. Celle qui vient de s’écouler en fait sans doute partie. Depuis l’attentat de Trappes et la mort d’un Français noir, tué par un de ses compatriotes racistes, le climat politique et social, déjà pesant à six mois du premier tour de l’élection présidentielle, devient acrimonieux.
Au centre des critiques, l’extrême droite poursuit son entreprise de division et de pourrissement du débat. Loin d’un début d’examen de conscience, les représentants du Rassemblement national ou de Reconquête essaient de se dédouaner d’un crime, auquel leurs discours ont servi de toile de fond. Pire, les voici qui entonnent les mêmes refrains qui ont abreuvé idéologiquement le tueur, presque mot pour mot.
Figure montante du parti lepéniste, la sénatrice Edwige Diaz a par exemple jugé opportun de qualifier à nouveau la ville des Yvelines aujourd’hui meurtrie de « république islamique en miniature » (lundi sur BFMTV), au moment même ou le tireur, biberonné aux chaînes d’informations, évoquait aux enquêteurs cet argumentaire précis pour justifier son acte. En l’occurrence, avoir tiré 128 balles en rafale sur des personnes de « type musulman ou nord-africain » pour venger les commerçants pillés quelques jours plus tôt.
L’extrême droite de retour aux sources
De fait, cette tuerie, comme le profil de son auteur, a tout pour acculer les partis nationalistes à l’orée de la précampagne présidentielle en ce qu’elle vient mettre en lumière les dangers du terrorisme d’extrême droite, souvent évoqués par les services de renseignement ces dernières années, mais sans grande portée dans le débat public jusqu’à présent. Un contexte potentiellement difficile donc, qui pousse le RN et ses comparses à se radicaliser sur une voie toujours plus trumpiste. Illustration avec la presse.
Depuis une semaine, les dirigeants d’extrême droite redoublent d’attaque contre les élus (de gauche) et les médias qui ont l’audace d’interroger leurs responsabilités morales ou politiques derrière de tels événements. Ainsi, Sarah Knafo et ses soutiens n’ont pas apprécié (du tout) que les intervieweurs de franceinfo débutent leur entretien matinal cette semaine en rappelant le palmarès des condamnations de son probable candidat Éric Zemmour, pour incitation à la haine entre autres motifs. Elle a ensuite pourri l’entretien, refusant de répondre aux questions qui lui étaient posées, avant de donner matière à ses partisans pour harceler les deux journalistes sur les réseaux sociaux.
Au RN, c’est contre Mediapart et Le Monde que les flèches tirées depuis la citadelle assiégée se concentrent. Après la furia contre le journal d’investigations, coupable à leurs yeux d’avoir révélé les écrits antisémites de Jordan Bardella, les cadres du parti d’extrême droite font feu de tout bois contre le quotidien du soir. La raison ? Celui-ci a publié une information selon laquelle des tracts du RN avaient été retrouvés dans la voiture du terroriste de Trappes. Il s’agissait en réalité d’une trentaine d’autocollants, réalisés par ses soins, mais bien à l’effigie du parti à la flamme et à la gloire de ses thèses xénophobes. Et non dans son véhicule, mais à son domicile. Une différence bien légère.
Le parallèle très hasardeux de Lecornu
Qu’importe. Aidés par leurs relais médiatiques dans la galaxie Bolloré, les dirigeants lepénistes ont passé des heures à vomir sur le journal (qui appartient au même groupe que Le HuffPost) et les élus qui avaient repris l’information initiale. Le tout, avec force de vulgarité sur les réseaux sociaux. Ou d’insistance, dans la vie réelle. Les caméras de CNews et de Frontières ont ainsi fait le pied de grue sur le parvis du siège pour obtenir des excuses, harcelant à la volée le personnel (pas forcément composé de journalistes, et ne travaillant pas forcément pour Le Monde) se rendant au travail.
Une offensive malsaine, sans aucun doute, dans une démocratie déjà bousculée de toutes parts, mais peu surprenante du côté de l’extrême droite, un camp qui revient toujours à ses fondamentaux (aussi autoritaires soient-ils) quand le vent souffle fort. En revanche, l’attitude du gouvernement cette semaine, et plus particulièrement de son chef, a de quoi susciter bien d’autres inquiétudes pour les semaines à venir.
Loin d’accabler le Rassemblement national, et les diatribes de ses cadres contre la ville de Trappes, par exemple, les déclarations successives de Sébastien Lecornu ont plutôt eu comme visée de relativiser le racisme et les thèses du parti d’extrême droite. S’exprimant à l’Assemblée nationale, le Premier ministre a effectivement choisi de faire un parallèle (au moins hasardeux) entre la mort de Pengo Bossio Wangi, pris pour cible en raison de sa couleur de peau par le terroriste dans les Yvelines, et le cas de Quentin Deranque, ce militant néonazi tué à Lyon, dans les circonstances tragiques d’une bataille de rue contre des antifascistes.
Le centre ne sait plus ou il habite
Plus largement, alors que les macronistes tenaient l’occasion dramatique de faire voler en éclat la logique de normalisation du RN, ils ont fait le choix de répondre par la tactique politicienne, en reprenant à plein poumon la thèse d’une équivalence de risques entre les « deux extrêmes. » Comme si, en l’occurrence, un sympathisant de la France insoumise (avec discours et autocollants) avait déjà commis un attentat en suivant la rhétorique politique du mouvement de gauche radicale. Ce n’est, bien sûr, pas le cas.
En réalité, le centre et la droite ne savent plus trop où ils habitent. Alors que la ministre de la Culture ne s’est toujours pas exprimée sur les menaces que le RN fait peser sur la presse (des journalistes ont été violentés pendant leur dernier meeting), le principal héritier du macronisme, Édouard Philippe, a jugé bon d’accorder une nouvelle victoire idéologique à l’extrême droite en évoquant l’immigration derrière les scènes de pillages du 17 octobre, sans attendre les comptes rendus tangibles. Ou quand le chantre autoproclamé du sérieux et de la mesure s’est mis à parler comme Marine Le Pen.
Enfin, c’est aussi ces derniers jours, dans ce climat politique et social pour le moins pesant, que des militants néonazis ont été filmés en train de collaborer avec les forces de l’ordre pour « encadrer », ou violenter, les manifestations et « protéger » les commerçants. Une alliance de circonstance démentie par le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez, mais confirmée par plusieurs enquêtes de presse. Si le déni, voire le mensonge, s’invite à la fête, peut-être bien que cette semaine comptait triple.



