Politique

Comment Jordan Bardella passe de l’atout au boulet pour Marine Le Pen

Il y a ce qui est public, et ce qui l’est moins. Au Rassemblement national, les tensions qui émergent entre Jordan Bardella et Marine Le Pen s’observent à la fois au grand jour et à la faveur des indiscrétions de presse. Illustration avec la série de couacs accumulés en une semaine, de la cacophonie sur le voile à l’embarras provoqué par la sortie de Louis Aliot sur le soutien à l’Ukraine en passant sur l’étrange protocole sur l’immigration signé par Jordan Bardella avec le britannique Nigel Farage, donnant l’impression d’un dirigeant se pliant sagement aux exigences exprimées outre-Manche.

Le document prévoit en effet que les migrants interceptés par Londres soient automatiquement ramenés en France. Des images grotesques et un tollé immédiat, tant la mesure a été fustigée de gauche à droite. Et pas seulement. « Jordan Bardella accepte de recevoir sur notre sol les étrangers dont la Grande Bretagne ne veut pas », a griffé Éric Zemmour sur X. Alors que plusieurs cadres du RN ramaient en plateaux pour souligner que le texte signé par Jordan Bardella était finalement équilibré et qu’il n’engageait pas la candidate, Marine Le Pen est restée silencieuse, laissant son Premier ministre putatif se sortir tout seul de ce bourbier médiatique.

Ultimatum

Une polémique (de plus) d’autant plus délicate à négocier qu’elle intervient au moment où Libération fait état de fortes tensions entre les deux têtes du RN, au sujet de la place que la candidate à la présidentielle voudrait faire pour sa nièce, Marion Maréchal, dans le dispositif de campagne. Une suggestion qui, selon le quotidien, aurait fait dégoupiller Jordan Bardella, claquement de porte et ultimatum compris : « c’est elle ou moi ».

Des indiscrétions qui parasitent la campagne et qui ont conduit l’intéressé à déminer. « Il y a avec Marine Le Pen une affinité politique et personnelle indéfectible », a-t-il affirmé sur BFMTV, jurant qu’il demeurait loyal à la vraie cheffe du parti lepéniste. « Le groupe vit bien », a pour sa part assuré le très mariniste Jean-Philippe Tanguy. Reste que les signes montrant une marginalisation progressive de Jordan Bardella commencent à s’accumuler. Départ de son conseiller spécial François Durvye (sur fond de procès en déloyauté), dissonance sur les retraites ou sur la façon d’instaurer l’interdiction du port du voile…

La sortie de Louis Aliot sur l’Ukraine, à rebours des efforts de Jordan Bardella pour solder la russophilie longtemps en vogue au RN et des discours de Pierre-Romain Thionnet (eurodéputé et proche conseiller récemment remplacé à la tête de la branche jeune du parti d’extrême droite), peut aussi être vue comme une pierre jetée dans le jardin du dauphin. La nomination attendue de Renaud Labaye, secrétaire générale du groupe RN à l’Assemblée, à la communication de la candidate, est aussi perçue comme une façon de resserrer les rangs autour de la patronne et de reléguer l’actuel attaché de presse du parti, Victor Chabert, jugé trop proche de Jordan Bardella.

La « débardellisation » du RN

Les routiers de la politique, qui ont l’expérience des mésaventures subies par les numéros 2 au sein de la boutique lepéniste, en salivent d’avance. « L’histoire du Rassemblement national, du Front national, c’est un clan familial. Marine Le Pen est en train d’installer ses nièces, son beau-frère etc. Et sans doute que la débardellisation du parti a déjà commencé », a pronostiqué sur BFMTV Bruno Retailleau. « Bruno Mégret et Florian Philippot, victimes des purges précédentes pourraient sur ce sujet proposer une formation accélérée au jeune répudié », ironise Jean-François Copé dans une tribune publiée par L’Express.

Ainsi, l’hypothèse du « ticket » envoyant automatiquement Jordan Bardella à Matignon en cas de victoire de Marine Le Pen commence à avoir du plomb dans l’aile. À ce rythme en effet, on imagine mal ce qui pourrait empêcher la candidate de sacrifier Jordan Bardella au moment où, pour les besoins d’élargir sa base et de rassurer les récalcitrants, elle voudrait désigner un Premier ministre « d’ouverture ». Sa popularité peut-être ? Demeurant systématiquement égale ou supérieure à celle de Marine Le Pen, sa cote pourrait paradoxalement lui coûter, tant elle pourrait gêner les marges de manœuvre d’une candidate qui a passé sa vie politique à trancher en vase clos et au bénéfice de sa seule trajectoire.

D’autant que le président du RN, qui n’a besoin de personne pour faire des bourdes, de son accord avec Nigel Farage à sa présence au Grand Prix de Monaco le jour de la marche blanche en mémoire de Lyhanna, n’est pas à l’abri d’offrir un prétexte à Marine Le Pen. Et d’apprendre, à ses dépens, cette citation attribuée à Jean-Marie Le Pen : « le destin des dauphins, c’est parfois de s’échouer ».