Culture

Dans ce film avec Adèle Exarchopoulos, l’alcoolisme est raconté d’un point de vue rare

Deux à trois litres de vin par jour, c’est ce que boit Garance. Garance, c’est Adèle Exarchopoulos, ou plutôt celle qu’elle incarne dans le nouveau film très attendu de Jeanne Herry, baptisé du nom de son héroïne. La cinéaste a fait son retour en salles, ce mercredi 23 septembre, trois ans après le carton de Je verrai toujours vos visages.

Loin des barreaux de prison de son précédent drame, nous voilà, ici, en plein Paris. Garance, la petite trentaine, est comédienne. Malgré les aléas de la vie (une sœur malade, un avortement, une rupture…), rien ne l’ébranle, pas même sa consommation excessive d’alcool. Car en dépit de cette vitalité, Garance est alcoolique.

Pas de celles et ceux qui vivent isolés, reclus. Non, la jeune femme est très active, bien intégrée dans la société. Si le sujet ne semble pas la préoccuper, son entourage, lui, s’inquiète. Certains sont méfiants, lui tournent le dos. D’autres, lui font la morale. Il y a ceux qui culpabilisent, d’autres encore qui acceptent avec plus de douceur.

Existe-t-il une bonne ou une mauvaise manière de réagir face à l’alcoolisme d’un proche ? Y sommes nous préparés ? Garance n’a pas vocation à remplacer une consultation en addictologie, mais offre un point de vue rare sur l’alcoolisme à plusieurs niveaux, dont celui de l’entourage d’un malade. Le HuffPost a rencontré sa réalisatrice.

Le HuffPost : Qu’avez-vous souhaité raconter à travers la diversité de personnages, qui entourent votre héroïne ?

Jeanne Herry : Au cinéma, on associe souvent l’alcoolisme à la solitude. Mon personnage boit de manière « normalisée » avec tout le monde, tout le temps. Elle ne se cache pratiquement jamais. C’était intéressant de monter une alcoolique « fonctionnelle », qui fonctionne avec l’alcool. Cela fait partie de sa vie d’être avec les autres. Et ça les impacte, plus ou moins.

Les comportements addictifs génèrent beaucoup d’inquiétudes, parce qu’on sait que les produits – l’alcool et les autres – sont des poisons. C’est difficile, très difficile de voir quelqu’un se détruire comme ça. C’est très frustrant. Des fois, on coupe. Et en plus, ça ne marche pas de dire à l’autre qu’il faut qu’il arrête.

Découvrez ci-dessous la bande-annonce :

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Comment avez-vous nourri l’ensemble de ces réactions ?

L’alcool, on ne peut pas dire que c’est un sujet très niche. Certains ne boivent pas du tout. Certains arrivent à bien se réguler. D’autres en ont beaucoup besoin. On a tous une consommation. C’est un sujet, ou ça devrait l’être. J’ai puisé dans mon expérience, de ce que j’ai pu voir chez les autres, de ce que j’ai ressenti en moi. Les réactions des gens, ici, ne sont pas celles d’extraterrestres.

La place de Pauline, la petite amie de Garance jouée par Sara Giraudeau, est centrale. Celle de l’alcool dans le couple, aussi. Vous parlez même de trouple, non ?

Dans le film, on voit la rencontre amoureuse, on voit le choc positif de la grande rencontre. On n’est pas avec quelqu’un qui se positionne en contre, Pauline accepte Garance entièrement. En revanche, ce n’est pas parce qu’elle tient bon à ce moment-là, qu’elle tiendra toute la vie. Elle fait un peu comme elle peut. Ce sont les débuts.

Ça prend beaucoup de place, une addiction. Quand le produit s’en va, les gens perdent beaucoup de choses. Ils ont l’impression que leur vie s’est vidée de ce qui était une obsession, une béquille. Il y a une torsion du réel. On leur dit qu’ils vont mourir s’ils continuent. Eux, qu’ils vont mourir s’ils arrêtent.

Vous avez fait lire votre scénario à des professionnels en addictologie. Qu’en ont-ils pensé ?

J’étais tranquille, car je ne voulais pas faire un film sur les alcooliques, mais sur une personne très singulière (Jeanne Herry s’est adossée au témoignage d’une jeune femme, qui lui a raconté sa consommation de l’intérieur, ndlr). Je voulais avoir le retour d’une spécialiste, car c’est une personne qui observe de l’extérieur.

Elle trouvait presque incroyable que Garance n’ait pas de « craving » quand elle arrête de boire. En effet, mais Garance dit aussi à son médecin qu’elle a peur que cela lui arrive. On m’a expliqué que c’était rarissime de ne pas avoir à lutter avec l’envie de. Chez Garance, ça la reprend six mois plus tard. Elle hésite. Par curiosité, elle se dit qu’elle y retournerait bien. C’est aussi pour ça que son médecin lui dit que c’est incroyable, et qu’il ne faut pas qu’elle rechute, car une telle situation n’arriverait pas deux fois.

La consommation excessive d’alcool vous inquiète. L’avez-vous observé de vos propres yeux, dans votre entourage ?

J’ai vu beaucoup d’addicts depuis que je suis enfant, à des degrés divers. Et je surveille ça d’un coin de l’œil pour moi-même. Je sais que j’aime bien l’alcool. Je peux tout à fait y trouver cet aspect réconfortant, qui détend. Je ne condamne pas, mais c’est un produit qui est très valorisé dans la société, malgré les dégâts qu’il cause.

Ce film peut-il sensibiliser au sujet, chez les consommateurs et les proches ?

Je n’en sais rien, mais sur le tournage, tout le monde a fait un point sur sa situation, en se positionnant par rapport à Garance. Garance, elle nous rassure. Elle boit tellement qu’on peut se dire qu’on n’en est pas là, qu’on ne boit pas trois litres de vin par jour, nous. Et puis, Garance nous ressemble : elle est intégrée dans la vie. Or, habituellement ce n’est pas facile de s’identifier à celles et ceux qui sont ravagés par l’alcool, qui ont tout perdu.

Un soir, un garçon est venu me voir, à l’issue d’une avant-première. C’était la deuxième fois qu’il voyait le film. Il m’a dit que ça faisait quatre mois qu’il n’avait pas bu de verre. Il m’a dit aussi qu’il constatait que l’alcool ne lui apportait finalement rien dans la vie.

Vous avez raconté par le passé essayer « de produire des récits qui ne vont pas faire de mal à la société ». Ils ont l’air de faire plutôt du bien, non ?

Je ne sais pas faire autrement. Je m’intéresse à la difficulté de vivre et aux épreuves. J’aime raconter des personnages qui qui doivent surmonter des choses. J’aime les enjeux forts, mais je ne sais pas fabriquer autre chose que des récits plutôt rassembleurs et consensuels. Il y a parfois une petite défiance vis-à-vis de ce genre de films, parce qu’on peut être taxé d’être trop naïf ou pas réaliste. Je ne pense pas. Le réel m’inspire beaucoup. Moi, je ne sais pas bien exprimer la colère, je ne sais pas dénoncer.

Dénoncer quoi ?

Je n’arrive pas à faire des films noirs. Je ne peux pas passer trois ans de ma vie dans des films où il n’y a pas un peu de lumière. J’adore mettre en difficulté mes personnages. Ça crée du jeu et des situations fortes. Mais jamais je ne vais les laisser sans porte de sortie, sans espoir.