Comment l’affaire Bardella percute ces deux moments politiques sur lesquels le RN voulait surfer
Officiellement, le RN « fait bloc » derrière son chef. Les révélations de Mediapart n’ont apparemment pas ébranlé le parti d’extrême droite, dont la candidate, Marine Le Pen, fait figure de favorite à l’élection présidentielle. De nombreux cadres ont réitéré, tout au long du week-end, leur « soutien » et leur « amitié » à Jordan Bardella, accusé d’avoir tenu de violents propos antisémites entre 2013 et 2015.
Mais officieusement, cette affaire prend tellement d’ampleur qu’elle embourbe le RN sur un terrain qu’il pensait relégué au passé, et éclipse les sujets de fond qu’ils souhaiteraient mettre à l’agenda. Ainsi, la présentation le mardi 6 octobre du contre-budget devait permettre à Marine Le Pen d’afficher son sérieux à l’approche de la présidentielle. La députée du Pas-de-Calais tente, à chaque fois que l’occasion se présente, de convaincre les milieux économiques de sa crédibilité sur le sujet.
Elle a ainsi proposé la mise en place d’une « règle d’or » (comme Bruno Retailleau), dont l’objectif est non seulement de ramener la dette, à terme, à 60 % du PIB, mais aussi de rassurer les marchés financiers en cas de victoire et d’ainsi éviter un emballement des taux d’intérêt. Ces derniers mois, Marine Le Pen a infléchi sa ligne économique afin de convaincre une part importante de décideurs économiques et patronaux.
Mais la présentation de ce contre-budget, auquel Jordan Bardella participera, se révélera bien périlleuse, en pleine tempête politico-médiatique. Comment, d’un côté, apparaître comme sérieuse et responsable, et de l’autre, continuer à défendre maladroitement son poulain, en dépit des preuves pourtant apportées par Mediapart ? Les axes de défense portés par le RN donnent à voir un imaginaire volontiers complotiste contre « le système », où l’on parle de « manipulation », de « montage » et de « faux grossiers ».
Vers une non-censure ?
Par ailleurs, la question se pose de savoir si Marine Le Pen n’a pas intérêt à censurer le gouvernement, quitte à déclencher une crise politique sans précédent, afin d’allumer un contrefeu et ainsi faire passer au second plan les accusations dont fait l’objet Jordan Bardella. Il n’y a pas si longtemps, à l’automne 2024, de nombreux observateurs avaient fait le lien entre la censure du gouvernement de Michel Barnier (votée par le RN) et les affres judiciaires de la présidente de groupe, alors occupée par la préparation de son procès pour détournement de fonds publics. Cette fois, tout semble indiquer qu’elle ne se joindra pas à la motion déposée par la gauche.
D’autant que médiatiquement, la présentation d’un contre-budget est un moment important pour une formation politique, de surcroît à l’approche d’une échéance électorale majeure. Si elle passe au second plan en raison des révélations de Mediapart, ce sera un échec pour Marine Le Pen qui achoppe souvent sur l’obstacle économique. Entre incohérences et flou sur les mesures, c’est son impréparation sur ce point précis qui lui revient régulièrement en pleine face. On se souvient qu’au débat d’entre-deux-tours en 2017, elle avait peiné à défendre sa proposition de sortie de l’euro. Bref, il y a un besoin urgent d’apparaître crédible.
Une niche parlementaire le 8 octobre
À n’en pas douter, le Rassemblement national aurait donc préféré ne pas être parasité par les écrits antisémites de Jordan Bardella, qui est accusé d’avoir écrit que « les banques sont toutes détenues par des Juifs ». Deux jours plus tard, le 8 octobre, c’est un autre moment important de la vie du parti qui pourrait être bousculé puisque Marine Le Pen et les 121 députés de son groupe maîtriseront l’agenda de l’Assemblée nationale dans le cadre de leur « niche parlementaire ».
Plusieurs textes seront mis à l’ordre du jour : accès à l’eau potable dans les Outre-mer, création d’un critère de priorité nationale dans la commande publique ou encore révision de l’espace Schengen, abrogation des ZFE… Sans parler de la proposition de faire entrer au Panthéon trois personnalités marquantes de l’Histoire de France (Olympe de Gouges, Charles-Michel de l’Épée, Zéna M’Déré).
Là encore, cette journée pourrait passer derrière d’éventuels rebondissements liés à l’affaire Bardella. Mieux : il y a fort à parier que de nombreux opposants au RN, notamment à gauche, profiteront de l’occasion pour renvoyer le patron du parti à ses écrits antisémites. De 9h à minuit, la parole circulera sur l’ensemble des bancs. Et les plus férus des débats parlementaires le savent : il est fréquent que les députés usent de leur temps de parole pour s’exprimer sur des sujets annexes.
Reste que d’ici là, plusieurs questions se posent. Le patron du RN prendra-t-il publiquement la parole ? Pourra-t-il s’enfermer dans une défense jusqu’au-boutiste ? Et quid de Marine Le Pen qui, bien que donnée favorite, a tout de même une campagne présidentielle à mener ? Les prochains jours pourraient apporter de premières réponses.



