Politique

Comment le succès en librairie de Jordan Bardella a fini par se retourner contre lui

Vendredi 8 novembre 2024, siège du Rassemblement national, rue Michel Ange, XVIe arrondissement, Paris. Les journalistes curieux ont jusqu’à 21 heures pour récupérer « en main propre » un exemplaire de « Ce que je cherche », le premier tome de la trilogie politique de Jordan Bardella, en librairie le lendemain. Il n’est pas tout à fait 20 heures quand Le HuffPost sonne à l’interphone. Consigne est reçue de patienter sur le trottoir.

Étriqué dans un trench beige, Arthur Perrier, alors chef de cabinet du président du RN, fend la bruine de cette sombre soirée d’automne en remontant la rue déserte en direction du siège : « Voilà votre livre ». Une poignée de main et un demi-tour. Dix secondes à peine. Et cette étrange impression d’avoir assisté à une sorte de rendez-vous clandestin. L’absurdité de la situation dit beaucoup de l’attente qui entoure la sortie de ce premier volet, publié par Fayard, propriété de Vincent Bolloré.

Un projet censé lancer la fusée Bardella

Il faut dire que ce premier opus de 316 pages est la première pierre d’une stratégie appuyée par le groupe du milliardaire breton, consistant à faire de Jordan Bardella le « plan B » du Rassemblement national en cas de condamnation de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens. Ce qui adviendra en mars 2025, avec une peine d’inéligibilité avec exécution provisoire qui sonne le parti lepéniste. Un an plus tard, et avec plus de 200 000 exemplaires de « Ce que je cherche » écoulés, c’est dans une tout autre ambiance que se déroule la sortie du second volet « Ce que veulent les Français ».

Le 28 octobre 2025, Fayard convie l’état-major du RN et les personnalités en vue de la galaxie Bolloré au Théâtre Marigny, à deux pas de l’Élysée. La presse, qui ne peut pas circuler librement dans l’enceinte, est tenue à l’écart, sommée de se contenter d’un petit espace de sièges en velours, aux allures d’enclos (à la différence des journalistes d’Europe 1 et CNews qui peuvent aller et venir). Et assister passivement aux projections vidéo censées appuyer le discours de celui qui, depuis la condamnation de sa patronne, s’y voit sans doute déjà. Cette deuxième sortie répond à un objectif impérieux pour le candidat de rechange : mettre en scène une relation avec « les Français », placés au cœur de son récit.

Le projet éditorial doit précipiter Jordan Bardella dans une autre dimension : celle des présidentiables. À défaut d’y parvenir, l’aventure littéraire fait déjà de lui un homme riche. Selon sa dernière déclaration de situation patrimoniale et d’intérêts déposée à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), les deux premiers livres lui ont rapporté plus d’un million d’euros de droits d’auteur. Relais complaisant du projet bardelliste, le JDD salive déjà en attendant le troisième tome, en soulignant que le trentenaire passe « du “je” au “vous… en attendant le “nous” ». Hélas pour l’entourage du président du RN, ce plan ficelé ne va pas (du tout) se dérouler comme prévu.

Trahi par lui-même

Le premier obstacle s’érige au mois de juillet 2026 : la décision de la cour d’appel qui, en ne prononçant pas l’exécution provisoire, offre à Marine Le Pen la possibilité de se porter candidate le temps d’un pourvoi en cassation. Ce qui mine Jordan Bardella et inaugure le tunnel de scandales qu’il s’apprête à traverser. Ça commence par des premières révélations de Libération. Une enquête sur « sa vie de jet-setteur » s’affiche en une du quotidien pour son édition du week-end des 5 et 6 septembre. Le journal rapporte que c’est dans un hôtel de luxe des Maldives que le candidat putatif s’est isolé pour prendre la plume et disserter sur « Ce que veulent les Français ». Gênant. Le quotidien raconte également son agacement lorsque Marine Le Pen lui a grillé la politesse, en annonçant en avant-première aux cadres du RN le titre du troisième tome « Gouverner » qui sort en librairie ce mercredi 4 novembre.

Sur les plateaux et dans les journaux, les indiscrétions sur sa relation dégradée avec Marine Le Pen, sur fond de frustration liée à la présidentielle, s’enchaînent. Mais ce n’est rien à côté de ce qui l’attend. Le 28 septembre, Mediapart lui attribue des écrits antisémites du temps où il était jeune militant au FN. Le président du RN nie en bloc, et reçoit le soutien unanime du parti, qui s’en prend avec une virulence rare au site d’investigation. Problème : quatre jours plus tard, Mediapart publie les preuves lui permettant d’étayer ses affirmations. Et parmi elles : son premier livre « Ce que je cherche ». Dans les conversations Facebook explorées par le site d’investigation, et datant des années 2013-2014, plusieurs éléments biographiques inconnus du grand public sont alors semés par le jeune Jordan Bardella. Onze ans plus tard, ces mêmes éléments apparaissent sous sa plume dans son autobiographie.

Parmi ces éléments, une pétition qu’il avait lancée et qui lui avait valu la « une » de l’édition Seine-Saint-Denis du Parisien, son activité au sein d’une association ou encore son échec au concours de Sciences Po Paris. Des anecdotes sur lesquelles il s’épanche dans « Ce que je cherche », sans se douter que ce récit visant à vanter sa précocité politique permettra, deux ans plus tard, à des journalistes d’avoir la certitude qu’il est bien l’auteur d’horreurs antisémites déversées sur Messenger. Et que ce qui était censé être une rampe de lancement vers l’Élysée pourrait, finalement, s’avérer n’être qu’un toboggan l’empêchant d’accéder, en cas de victoire de Marine Le Pen en 2027, à Matignon. Jordan Bardella voulait écrire le premier chapitre de sa légende présidentielle. Il s’est, en réalité, trahi lui-même.