La lente dérive des héritiers de Macron vers l’extrême droite provoque le malaise dans le bloc central
Tenir la barre ou accompagner le vent mauvais ? En perte de vitesse dans les sondages depuis plusieurs semaines, Édouard Philippe est massivement critiqué pour son analyse des pillages qui ont secoué le pays le 17 octobre dernier. Alors que le climat social se tend depuis l’attaque raciste meurtrière perpétrée à Trappes, l’ancien Premier ministre a jugé bon de cibler les « personnes issues de l’immigration. » Tout sauf un dérapage, un discours théorisé.
Ainsi, le candidat Horizons à l’élection présidentielle a répété dimanche 1er novembre au soir dans le journal de 20 heures de TF1 les mêmes mots qu’il avait employés quelques jours plus tôt dans les colonnes du Point. À savoir, la certitude « patente » d’une « surreprésentation » de jeunes issus de l’immigration lors des pillages et des scènes de violence.
« Dans les images que nous avons vues des pillages, il y avait, de fait, un nombre important de jeunes français, sans doute, que je considère comme des Français, issus de l’immigration », a-t-il notamment expliqué sur la Une, après avoir convoqué l’écrivain Charles Péguy pour inviter à « voir ce que l’on voit. » Anodin ? Pas du tout. Parce que cette présentation des choses ne repose sur rien de tangible, si ce n’est des images de jeunes gens aux visages dissimulés, elle illustre surtout un fond de pensées qui se rapproche toujours davantage de la droite identitaire et radicale, pour ne pas dire extrême.
« Tout ça n’a pas de sens »
Dans ce contexte, les responsables écologistes, socialistes ou insoumis (appuyés par certains commentateurs) sont en furie. « On n’en peut plus du macronisme, on en a marre d’être les derniers à tenir le barrage républicain. L’antiracisme n’est pas une question partisane, c’est une question de République, d’humanisme, et de tous les autres en face », a par exemple tonné le porte-parole du PS Romain Eskenazi ce mardi, lors d’une conférence de presse. Avant d’appeler la droite et la macronie « à se ressaisir » pour freiner ce qu’il a qualifié de « dérive morale. »
Plus significatif encore, ces critiques s’étendent désormais au-delà de la gauche. Il y a tout d’abord Dominique de Villepin, pour qui son lointain successeur à Matignon, chantre autoproclamé du sérieux et de la nuance, opère un « basculement politique » grave en déployant une rhétorique que Marine Le Pen, Éric Zemmour et d’autres représentants de l’extrême droite n’auraient pas reniée. Ils ont du reste livré une analyse semblable à celle du maire du Havre après le 17 octobre, avec une différence de degrés, pas de nature.
« Voir ce que l’on voit, c’est accepter que la démocratie soit désormais captive des écrans », insiste l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, qui aspire à être candidat à la prochaine présidentielle. Cela revient, selon lui, à « essentialiser les positions des uns et des autres en fonction des signes visibles » tels que la « religion » ou la « couleur de peau. »
Une analyse partagée… au sein même du bloc central, où certaines personnalités regardent avec circonspection les sorties de leur potentiel champion pour 2027. Peu soutenu par ses troupes (en dehors de son carré de fidèles d’Horizons) Édouard Phillippe s’attire effectivement les critiques des autres composantes de ce qui a fait le pouvoir macroniste. « Tout ça n’a pas de sens, nous répond par exemple un ancien ministre de poids, proche de Gabriel Attal. Les étrangers, on ne les voit que quand on a envie de les voir… Les gens issus de l’immigration, ils étaient aussi dans les commerçants pillés ou parmi les gens qui faisaient le ménage ensuite », ajoute cette source, « gonflée » par les propos du Normand.
Une dérive généralisée ?
« Il vaut mieux privilégier les faits à la stigmatisation, renchérit un compagnon de route d’Emmanuel Macron, surtout lorsqu’on est candidat à la présidence de la République. » Une pique mouchetée, mais violente, qui illustre bien le sentiment exprimé par nos interlocuteurs (en off, pour ne pas insulter l’avenir.) « Je ne partage pas du tout son analyse », tranche ainsi un dirigeant du MoDem, pour qui « les propos » du maire du Havre sont « éloignés » de la vision du parti centriste de François Bayrou.
« C’est bien sûr très dérangeant, mais peu surprenant », ajoute un macroniste en rupture de ban, qui juge cette dérive idéologique ancienne (et notamment au moment de la loi asile et immigration en 2023), mais particulièrement « visible » ces derniers jours. Difficile de lui donner tort. Car derrière Édouard Philippe, le candidat le mieux placé parmi les héritiers du macronisme, c’est tout un camp qui semble en perte de repères, sinon de valeurs, à six mois de l’élection présidentielle.
Outre Emmanuel Macron, qui a fait le choix d’endosser des mots très forts après l’attaque à Trappes (sans pour autant contacter la famille du Français tué), les huiles du centre et de la droite n’ont pas brillé par leur célérité. Alors qu’ils pouvaient acculer le Rassemblement national, dont les discours xénophobes ont armé idéologiquement le tueur (qui avait fabriqué des badges à l’effigie du parti à la flamme), les membres de l’exécutif comme les élus du bloc central ont préféré la réponse politicienne. Celle qui consiste à renvoyer dos à dos « les extrêmes » pour leur égale dangerosité, au mépris des faits et de l’histoire respective des partis concernés.
En quelques jours, Sébastien Lecornu a donc dressé un parallèle entre Quentin Deranque, le militant néonazi tué au cours d’une dramatique bagarre de rue à Lyon entre militants violents, et Pengo Bossio Wangi, abattu à Trappes en raison de sa couleur de sa seule peau. Quitte à banaliser le racisme. Un peu plus tard, Prisca Thevenot parlait de « symboles marketing » pour trouver une justification à l’absence de son candidat Gabriel Attal au rassemblement d’hommage organisé à Trappes, quand la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon soutenait Édouard Philippe dans son analyse des pillages, estimant qu’il « dit tout haut ce que les Français pensent tout bas. » Soit la maxime favorite de Jean-Marie Le Pen pour justifier en son temps toutes ses sorties racistes et antisémites. Des décennies plus tard, le vent souffle fort.


