L’initiative (désespérée) d’Attal dit tout de la léthargie du centre et de la droite
Le ton est grave, et le décor censé appuyer la solennité de l’annonce. Sur le plateau du 20 Heures de TF1, Gabriel Attal a appelé mercredi 28 octobre à mettre fin à la primaire sauvage qui oppose les candidats du centre et de la droite, à travers un combat sondagier qui ne fait que des perdants. « Il est temps d’être tous responsables et d’organiser le rassemblement auquel des millions de Français aspirent à travers une grande primaire », a-t-il annoncé, traçant un périmètre flou, qui irait de Raphaël Glucksmann (déjà vainqueur de la primaire à gauche) à Bruno Retailleau, voire David Lisnard.
Soit un espace qu’il décrit comme celui des « démocrates » face aux « extrêmes » et auquel sont conviés tous les candidats qui « partagent un certain nombre de valeurs », dont « la défense des valeurs de la République et notamment l’autorité, la laïcité, la lutte contre les discriminations, l’Europe et la construction européenne, la compétitivité de notre économie, le progrès social et écologique ». Pour Gabriel Attal, les candidats impliqués devront porter « un refus clair et net de toute alliance avec l’extrême gauche ou avec l’extrême droite ».
« Cafouilleux » et « hasardeux »
Or sitôt lancée, cette idée de primaire s’est heurtée à plusieurs refus. Chez Édouard Philippe, c’est le président du groupe Horizons à l’Assemblée, Laurent Marcangeli, qui s’est chargé de résumer le sentiment général qui domine en terres philippistes. « Une seule chose est claire, ce n’est pas ce “en même temps” aussi cafouilleux qu’hasardeux qui permettra d’éviter un second tour mortifère entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon », a-t-il commenté sur son compte X, même si, à ce jour, aucune fin de non-recevoir n’a été officiellement adressée.
Cité par l’AFP, l’entourage de Bruno Retailleau a aussi fait part de son scepticisme. « Le projet de primaire d’Attal est mort-né parce qu’il ne borne pas clairement le champ de la primaire et n’exclut pas Raphaël Glucksmann », a dénoncé l’équipe du candidat LR, pourtant lui-même ouvert à une primaire, dont l’espace serait réduit au centre et à la droite (ce qui ne correspond pas à ce que propose Gabriel Attal) et qui serait conditionnée à la participation d’Édouard Philippe (ce qui n’est pas à l’ordre du jour).
En réalité, il est difficile de voir autre chose dans l’initiative de l’ex-Premier ministre qu’une ultime tentative de relancer une campagne à la peine, dans un contexte où l’offre du bloc central et de la droite ne cesse de décrocher dans les études d’opinion. Comme le montre notre compilateur de sondages, les principaux candidats de l’ancien « socle commun » partagent surtout leurs dynamiques négatives et leur éloignement du seuil de qualification au second tour, où Jean-Luc Mélenchon est parvenu à se hisser. « Les sondages montrent qu’il n’y a même pas d’effet de vases communicants entre les candidats du bloc central, seulement de la cannibalisation car tous s’effritent ensemble », déplore auprès du Figaro le député Renaissance des Français de l’étranger et ancien ministre, Marc Ferracci.
Contexte défavorable
La faute, sans doute, à cette primaire sauvage, mais pas seulement. Le contexte, marqué par un intense automne social, y joue pour beaucoup. C’est du moins ce qu’explique dans Le Monde Frédéric Dabi, directeur général de l’institut de sondages Ifop. « La crise sociale les affaiblit et fait revenir Emmanuel Macron en première ligne. Cela les contraint à se positionner une nouvelle fois par rapport à lui et à son bilan », observe le sondeur. Au début de la fronde lycéenne par exemple, Jean-Luc Mélenchon n’a pas manqué de rappeler que Gabriel Attal était rapporteur de la loi instaurant Parcoursup, ce dispositif décrié dans les cortèges.
En outre, chaque corollaire de la mobilisation devient (aussi) un angle d’attaque, à l’image du maintien de l’ordre sur lequel les candidats du bloc central ont du mal à se faire entendre, entre une gauche radicale criant aux violences policières et une extrême droite décrivant une France au bord de la guerre civile.
Dans ce magma informationnel, difficile d’exister en se présentant, comme l’a fait Édouard Philippe à la rentrée, avec le projet de reporter l’âge légal de départ à la retraite, quand on se souvient des manifestations monstres provoquées par la réforme Borne. « C’est ça la grande révolution qui va sauver la France ? Faire deux trimestres en plus et bosser 45 ans ? », s’agace auprès du HuffPost un ministre, qui ne peut que constater le bourbier dans lequel se sont embourbés les prétendants du bloc central. « Tous les candidats proposent des réglages. Vous réglez un 4×4 alors que vous êtes sur une piste de Formule 1. Il n’y a aucun projet de rupture républicaine radicale », déplore-t-il.
Le bloc-central ne sait plus comment faire
Des errements qui commencent à agacer les chefs à plumes de cet espace, à l’image de la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui a imaginé Gérard Larcher en recours. Un rôle de « rassembleur » que le président LR du Sénat a toujours refusé d’endosser, ce qu’il a répété dans des propos accordés ce mercredi au Figaro.
Accueillie (très) froidement, la proposition faite par Gabriel Attal semble ainsi révélatrice de l’impasse dans laquelle se trouvent les candidats du bloc central, englués, à des degrés divers, dans un héritage macroniste dont ils peinent à se défaire.
Le périmètre abstrait envisagé par l’ex-Premier ministre témoigne à lui seul des affres stratégiques d’une ligne dessinée à tâtons. Comment Gabriel Attal peut-il présenter ce projet comme une alternative aux « extrêmes », tout en ouvrant la porte à David Lisnard, qui multiplie les mains tendues à Éric Ciotti, allié de Marine Le Pen ? Ou faire de la question européenne un dénominateur commun, alors qu’il considérait en 2025 que le parti de Bruno Retailleau n’était plus pro-européen et n’avait, en raison d’autres sujets, aucun « projet de société commun » avec Renaissance ?
Ces contradictions flagrantes, exprimées à travers Gabriel Attal, révèlent néanmoins une cruelle réalité pour le bloc central : la tentation de masquer ces divergences importantes pour éviter le délitement s’exprime désormais à haute voix. Une stratégie aux allures de sauve-qui-peut qui risque, paradoxalement, de faire advenir la prophétie qu’elle prétend conjurer.



