Après les pillages du 17 octobre, les cagnottes comme symbole de la détresse des petits commerçants
« Cette boutique, je l’ai ouverte il y a un an. Aujourd’hui, elle est complètement détruite. » Au lendemain du week-end du 17 octobre, marqué par des manifestations d’ampleur mais aussi par des scènes de pillage, les vidéos et photos de boutiques indépendantes, qui apparaissent tout aussi saccagées que les grandes chaînes de magasins, essaiment les réseaux sociaux.
De nombreux commerçants partagent en ligne les dégâts constatés et appellent à la solidarité de tous. « Je ne sais pas si on va pouvoir reprendre l’activité. On va avoir besoin de votre soutien, tous nos clients historiques », a, par exemple, appelé la boutique parisienne Je suis à vélo, dès dimanche, en lançant une cagnotte sur la plateforme Leetchi.
Bien d’autres commerçants indépendants ont suivi. « On est dégoûté, on a ouvert mi-juillet, c’est injuste, on travaille honnêtement. Ça va être compliqué de rebondir, si on peut avoir un petit coup de pouce de votre part, c’est avec grand plaisir », lance ainsi ce coiffeur parisien sur Instagram. Dans les commentaires, de nombreux Franciliens apportent leur soutien.
À la mi-journée, la plateforme Leetchi rapportait la création de 47 cagnottes a minima pour les commerces sinistrés. « Au total, plus de 125 039 euros ont déjà été collectés en deux jours », a indiqué la plateforme dans un communiqué. Les dons varient d’une cagnotte à l’autre. Certaines engrangent quelques milliers d’euros, quand celle pour Hassan Robiul, gérant d’une boutique Lycamobile à Paris, dont l’histoire partagée par Brut a largement ému, dépasse les 85 000 euros.
En creux, la création de ces cagnottes individuelles raconte aussi l’abandon qu’ont ressenti plusieurs commerçants pendant le week-end. « Dans plusieurs villes, les salariés étaient réfugiés toute la journée dans des réserves pour ne pas être victimes de violences », a dénoncé Yohann Petiot, directeur général de l’Alliance du Commerce. « On s’est sentis abandonnés, impuissants le samedi, personne ne pouvait venir nous aider. Le dimanche, c’était le choc et le stress des semaines à venir », confie au HuffPost Caroline Labroue, fondatrice de la marque Je suis à vélo.
Un appui précieux aux garanties des assureurs
Parmi les commerces pillés ce week-end, les petites enseignes n’ont en effet pas été épargnées, au côté des magasins de luxe et de la grande distribution. « Il y en a eu partout : petits commerces, plus grandes surfaces », a confirmé Judith Jiguet, déléguée générale de la Fédération du commerce et de la distribution, au micro de BFMTV ce lundi. Au moins 3 000 commerces ont été touchés par les dégradations ou les pillages, a fait savoir le gouvernement à la mi-journée.
Les cagnottes doivent servir, selon les commerçants, à compenser les pertes, en appui des assurances. « On va avancer les réparations et le fond de stock », indique Caroline Labroue. « Ça va permettre le paiement des franchises et des aides financières pour compléter les assurances », ajoute Johanna Benedetti, dont l’association de commerçants My Presqu’île à Lyon, a également ouvert une cagnotte.
Si la plupart des commerces sont en effet assurés contre les dommages matériels et les pillages via la garantie « émeutes et mouvements populaires », prévue dans « la plupart des contrats d’assurance » d’après la fédération France Assureurs, cela n’est pas toujours suffisant après ce week-end.
« On est encore en train d’estimer les dégâts, mais on a perdu entre 50 000 et 70 000 euros de notre stock et je suis assurée à hauteur de 42 000 euros pour le stock », illustre Caroline Labroue. « Plus on prend les bonnes garanties, plus c’est cher et évidemment, on ne pense pas qu’un tel dégât va arriver », ajoute-t-elle.
D’autant que la garantie « perte d’exploitation », liée à la fermeture d’un commerce – le temps des réparations par exemple – est, elle, facultative. « J’ai pris l’option, qui est très onéreuse, pour notre grand magasin mais pour le petit, qui est plus récent, on ne l’a pas pris », regrette Caroline Labroue.
Dans l’attente des indemnisations
Les commerçants sont aussi confrontés aux délais des assureurs. « On attend un huissier et un expert d’assurances dans la journée, ce qui est assez rapide, mais on a des attentes sur la suite, sur les délais », souligne Patrick Corbet au HuffPost, dont la librairie Momie Mangas, à Grenoble, a été saccagée et dévalisée samedi. « J’ai senti de l’empathie, mais ils sont verrouillés sur les délais », constate aussi Caroline Labroue.
Face à cette difficulté, commerçants et organisations ont demandé une accélération des procédures, parfois sur le modèle de ce qui existe en cas de catastrophes naturelles. Dans ces situations, les assureurs sont tenus de verser l’indemnisation complète dans un délai de trois mois après la remise de l’état estimatif des dommages ou de la publication de l’arrêté interministériel.
Il faut « des soutiens d’urgence, c’est-à-dire la réactivité des assureurs, des fonds d’intervention pour faire raccord entre le remboursement des assurances et la situation actuelle, des prêts à taux bonifiés des banquiers », a complété Alain Di Crescenzo, président du réseau des Chambres de Commerce et de l’Industrie, sur RTL, demandant également un « moratoire sur les charges sociales et fiscales » et des mesures sur le « chômage partiel ».
Des premières mesures pour les commerçants
Une partie de ces demandes a été reçue, ce lundi, par le gouvernement, qui a annoncé une première série de mesures. Du « chômage partiel dès mardi à 100 % » est déclenché et un fonds de soutien spécifique doit voir le jour. « Le chômage partiel, pour nos salariés, c’est une mesure utile et bienvenue », apprécie Caroline Labroue. Mais plusieurs requêtes, notamment sur les délais d’indemnisations, patientent encore.
Face à cette attente, la solidarité continue de s’organiser. Plusieurs villes et communes ont ouvert des cellules d’aide pour leurs commerçants. « Je pense à tous les autres, ceux qui sont moins indemnisés, qui savent moins faire, il faut aller vers eux », encourage Patrick Corbet depuis Grenoble.
Le libraire a, pour le moment, pris la décision de ne pas relayer la cagnotte qui a été lancée par des personnes solidaires au commerce. « J’ai surtout envie de dire aux gens de garder leur argent de côté et à penser à nous le jour où on réouvrira », explique-t-il. Comme d’autres commerçants, Patrick Corbet espère ne pas attendre longtemps. « On veut réouvrir dès que possible, même si tout n’est pas réparé. »



