Economia

Le budget du RN fait l’unanimité contre lui

« Gain de croissance », « effort radical », « règle d’or » budgétaire, « retour de la crédibilité française au sein de la zone euro », prévisions « extrêmement raisonnables »… Marine Le Pen et Jordan Bardella ont usé de tous les mots-clés possibles pour convaincre les cercles économiques avec leur programme budgétaire pour 2027. Mais ce mercredi 7 octobre, au lendemain de la présentation, force est de constater que le pari est perdu.

Sans surprise, les adversaires politiques du RN n’ont pas attendu longtemps avant d’étriller leurs propositions. En pleine séance de questions au gouvernement, le ministre de l’Économie Roland Lescure a moqué un budget « en carton-pâte » avec des mesures « parfaitement incantatoires et totalement inapplicables » en matière de budget européen et d’immigration. Or ce dernier volet représente « autour de 20 % » des 140 milliards d’économies que promet Marine Le Pen à l’horizon 2032. Pas vraiment une petite mesure à la marge.

Edouard Philippe a dénoncé « un “plan” d’une désinvolture spectaculaire », quand Paul Midy, député Renaissance et codirecteur du programme de Gabriel Attal a estimé qu’« on n’est plus au niveau amateur mais au niveau incompétent. » Mais au-delà de ces critiques attendues, le Rassemblement national n’a pas non plus réussi à convaincre dans les économistes. Beaucoup plus embêtant pour le parti qui tente de construire sa crédibilité sur ce plan et briser ainsi l’un de ses derniers plafonds de verre électoraux.

Des économies aux recettes, les chiffrages du RN toujours peu crédibles

Interrogé par Le Monde, l’économiste Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) pointe ainsi « le tour de passe-passe sous le vernis de la crédibilité budgétaire », avec des « dépenses bien réelles pour satisfaire son électorat » mais qui ne pourraient pas être financées par « les mesures magiques » proposées par le RN.

Car les 140 milliards d’euros d’économies brandis comme gage de son sérieux sont très contestés. Tout d’abord parce que les mesures proposées pour atteindre ce chiffre ne tiennent pas, juge ainsi sur X l’institut de l’Entreprise, qui se présente comme « un think thank patronal indépendant ». « Nous avons repris ses 125 mesures une à une, et il n’en reste que 7,5 milliards crédibles », détaille l’organisme qui juge juridiquement « fragiles » des propositions censées rapporter 40 milliards. Il estime que la moitié des autres (soit l’équivalent de 65 milliards d’euros) ne sont pas assez documentées pour attester de leur sérieux.

La promesse d’économies semble d’autant plus ambitieuse que Marine Le Pen s’est engagée en sens inverse sur 30 milliards de baisses d’impôts et 15 milliards de « dépenses provisionnées pour des droits nouveaux », ainsi que des rallonges pour l’outre-mer, la recherche et l’éducation. Et qu’en face, ses propositions pour ramener des recettes laissent perplexes. Dans Le Figaro, l’économiste à l’institut Rexecode Anthony Morlet-Lavidalie épingle en particulier la proposition de taxe sur les rachats d’actions. Selon le chiffrage du parti, elle doit rapporter 11,35 milliards en 2027. Mais sa rentabilité chutera à 0,34 milliard ensuite, ce qui interroge sur son intérêt global pour les finances publiques. « Le chiffrage reconnaît donc lui-même que les entreprises cesseront de racheter leurs actions, mais encaisse tout de même une année pleine pour atteindre la cible de 2027 », explique le spécialiste. Le rendement visé de la lutte contre la fraude interroge tout autant. Le RN promet d’en tirer 33 milliards d’euros, là où en 2025, elle n’a rapporté « que » 20 milliards d’euros.

Incohérence de fond

La question – centrale dans le débat 2027 – du système des retraites ne joue pas non plus en faveur du parti. Le RN affiche un objectif de 15 à 20 milliards d’euros pour financer le retour à un âge légal de 62 voire 60 ans. Le tout coiffé de la « création d’un véritable pilier de capitalisation ». Mais Marine Le Pen a renvoyé à plus tard la présentation détaillée de ce volet source de tensions en interne. À ce stade, les économistes jugent le chiffrage largement sous évalué et évoquent plutôt une addition salée de « plusieurs dizaines de milliards d’euros » selon l’économiste Sylvain Bersinger, fondateur du cabinet Bersingéco, cité par Les Échos.

Plus globalement, l’ensemble des spécialistes interrogés notent la contradiction de fond du programme budgétaire du RN. À savoir, la promesse d’un regain de croissance (le RN vise 1,8 % du PIB dès 2028) malgré des économies d’ampleur. « On ne peut pas être keynésien d’un côté, en prônant la relance par l’État et la multiplication des aides, et néoclassique de l’autre, en comptant sur les lois du marché pour réduire les déficits publics et assainir les comptes de l’État », analyse dans Le Parisien Eric Hayer, directeur du départment Analyse de l’OFCE. De quoi faire douter des compétences – et de la cohérence – économiques du RN. Et ce ne sont pas les affirmations du parti sur un prétendu effet « Marine Le Pen » sur les taux d’OAT sur 10 ans de la France qui vont aider. Après l’avoir défendu mordicus, le « monsieur économie » Jean-Philippe Tanguy a fini par faire marche arrière ce mercredi en parlant d’une « plaisanterie ». Très drôle…